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Nos temps sont-ils si difficiles?...

Ne pas se laisser abattre! Notre histoire est là pour nous l'enseigner...
Toute notre histoire. Et une histoire qui aurait pu se passer... Qui s'est peut-être passée dans le cœur de certains hommes...
Notre frère d'armes, Bernard Lhôte, puise dans sa mémoire. Sans la prétention de ré-écrire l'Histoire...

Portemont, le 1er juillet 2009

DE DUNKERQUE à TAMANRASSET
(nouvelle)

Dunkerque...


Marseille...

Au loin Marseille brûle.

Cinq jours de combats de rue, au lance-flamme, à la grenade, à la baïonnette, sous les avalanches d'obus de l'artillerie de la Wehrmacht, sous les tirs à vue de centaines de panzers et les bom­bardements en rase-motte d'une Luftwaffe omniprésente, à la monstrueuse puissance de feu desquels ne répondaient guère que les canons à longue portée de la Marine française tenue à distance, cinq jours d'enfer ont détruit la ville.

Les unités chargées de la pire des missions -couvrir la retraite de resca­pés, de fuyards, de troupes débandées - se sont battues avec la meurtrière résolution d'un désespoir total. Jamais leur bravoure ne sera célébrée. Les défaites creusent des trous dans la mémoire des peuples. L'immensité de cette déroute l'ensevelira au fond de son gouffre.

Destruction du « Panier » (Vieux-Port )

Louis Laplante, correspondant de guerre au "Journal de Montréal", les mains crispées sur la rame inerte, les yeux embués de larmes, regarde le gigantesque brasier d'où émerge Notre-Dame de la Garde suspendue dans la nuit.

- Garde, garde la France! supplie le Québécois.

Son compagnon de traversée, le sergent-chef Omar Louganchi, du 3éme Régi­ment de Tirailleurs Algériens -fondu dans la fournaise- debout dans la barque au garde-à-vous rend les honneurs aux siens.

- D'un coté c'est ballot, pense le journaliste, mais quel chic! Après un salut solennel, l'homme se rassied et gronde avec cet accent brutal des maghrébins qui cache une sensibilité à fleur de peau:  « La France, elle est foutue »

- Non, elle n'est pas foutue. Il reste la Belle Province! plaisante, histoire de se rassurer lui-même, Louis Laplante.

- La Belle Province ? C'est où ?

- En Amérique!

- Alors on y va...je passe d'abord chez moi à Djelfa refaire le barda et bien soigneusement baiser la femme, et on y va!

Les deux hommes se remettent aux avirons et souquent droit vers le Sud.
Ils s'étaient rencontrés dans une calanque. Louis cherchait une embarcation. Il était tombé sur Omar en train d'examiner une coque abandonnée.

Vêtu d'un uniforme en loque orné de la Médaille militaire des héros, un poi­gnard au ceinturon, il avait aux pieds des charentaises.

Gêné d'être vu chaussé d'appareils si peu guerriers, le vieux sous-off expliqua qu'il souffrait d'ampoules infectées à force d'avoir marché depuis Dunkerque.

Et puis, ajouta t-’il, les pantoufles permettent de surprendre en douce le boche planqué derrière les murs. Montrant son poignard et, d'un geste incisif du pouce, sa gorge, il sourit:  « Ça ne fait pas de bruit non plus... » La glace ainsi rompue, ils s'affairèrent à la remise en état et à flot de la barcasse.

L'abri qu'offre l'obscurité est troublé par des vibrations lumineuses, aussitôt suivies du tonnerre de salves lointaines. On se bat sur mer.

La marine de guerre française tente d'empêcher l'italienne d'attaquer les bateaux surchargés d'hommes et de matériels de la "Grande Nation" naufragée. Par intermittence les faisceaux de projecteurs ennemis fouillent la surface des eaux. Etre repéré, c'est être coulé.

A la pointe du jour un chalutier, le pont dégoulinant du sang d'un amas de blessés, les prend en remorque.

Avec le lever ardent du soleil de Juillet, la tourmente aérienne reprend.

Avions allemands et italiens, en solitaires ou en essaims, tournoient, repèrent, basculent, foncent en piqué sur leurs proies. Assurés d'une maîtrise quasi totale de l'air, ils les choisissent à leur gré, en premier les gros et lents cargos dont les cargaisons de soldats entassés des cales aux dunettes constituent des objectifs idéaux. Les pilotes ennemis se régalent. Ils dédaignent le petit chalutier.

Le canadien français peste avec délectation contre ces "maudits anglais", des couards, des lâcheurs! Ah, c'est que ces filous escomptaient se battre le moins possible, jusqu'aux derniers mangeurs de grenouille si possible. Maintenant que ceux-ci prennent la tasse, ils les laissent se noyer sans pitié ! Faute de moyens, il est vrai...

Mais ce n'est pas une excuse! Quand on en manque, on ne déclare pas la guerre. Journaliste au front, il a pu constater la faiblesse dérisoire du Corps expéditionnaire britannique engagé en France dans la bataille et sa façon précipitée de se défiler, à l'anglaise. Il sait que, dès les premiers revers, Londres donna l'ordre à la Royal Navy et à la Royal Air Force de ne se consacrer qu'à la défense de l'Angleterre. De sources directes il sait que c'est le refus, affirmé par Churchill lui-même, de tout soutien aérien aux français battant en retraite, qui a convaincu le généralissime Weygand de la nécessité vitale d'un armistice, faute de quoi les quelques unités encore opérationnelles seraient anéanties pour rien, et les portes du Sud grandes ouvertes, et l'Afrique envahie dans la foulée.

Il s'en souviendra toujours. Il était là, à Briare, lorsque sur le perron de l'Hôtel de Ville la grenade a explosé.

Il revoit, l'entourage des officiels s'enfuir ou se plaquer au sol, le Maréchal, droit comme un I, qui s'abat, le généralissime, poitrine ensanglantée, soutenu par un garde mobile. Pétain tué, Weygand grièvement blessé, les négociations d'armistice suspendues, ce fut en effet l'inexorable ruée allemande jusqu'à la Méditerranée.

Weygand

Parvenus à Bougie, leur odyssée s'achève.

L' « Actif » dans le port de Bougie

Avant de se quitter Omar et Louis affamés dévorent un plantureux couscous. Le sergent-chef se rendra ensuite chez lui. Il a tout perdu, les caleçons, les chemises, la photo de la famille, la boîte à tabac, le réchaud à alcool pour le cahoua, qu'il n'aime que préparé par ses soins, l'épluche-légumes... Laplante s'étonne. Omar explique:"C'est pour que le jeune bleu il m'épluche bien correctement les patates, les belles carottes, les petits navets, tout ça pour le couscous. Tu viens chez moi à Djelfa, tu manges celui de Raisa, tes narines battent des ailes."

Ils se séparent, se saluent la main sur le coeur. Au revoir... Inch' Allah...
Dans le train qui l'emmène à Alger le journaliste rédige un article sur les derniers jours de la débâcle, l'agonie de Marseille, le carnage lors de l'évacuation sur mer. Il décrit les millions de réfugiés déferlant dans la vallée du Rhône. Tant que leur exode gênait les mouvements des renforts français, les allemands les laissaient encombrer les routes; mais dès lors que les divisions de panzers fonçant vers les port du midi, sont seulement freinées par les embouteillages monstres, c'est à coups de canon et de rafales de mitrailleuse que les blindés taillent leur chemin dans le magma humain.

Abandonnant carrioles, chariots, autos, vélos, poussettes, brouettes, tous leurs bagages, des foules de pauvres gens affolés fuient à travers champs et vignes. L'espoir qu'avait fait naître la présence du vieux Maréchal se mue, à l'annonce de son assassinat en prostration, puis en terreur et folie furieuse. Des bandes de mutins et de déserteurs arrachent leurs armes aux soldats qui en portent encore, prennent d'assaut mairies et gendarmeries, pillent les magasins, les dépôts, massacrent civils et militaires qui, à vue de nez, leur paraissent des responsables de la défaite, ou qu'ils soupçonnent de vouloir continuer la guerre.

Arles, Avignon sont mis à sac, des villages sont incendiés. Autour de Marseille, gardes mobiles, sénégalais, marsouins, légionnaires, stoppent ce déferlement ravageur, en tirant dans le tas. On ne laisse passer vers les quais que les troupes en bon ordre, les fonctionnaires, et les privilégiés, ces incorrigibles responsables de désastres, toujours prêts à s'en tirer. Cette fois, tout de même, ils trinquent. Leur embarquement s'effectue sous les bombes.
Le journaliste veut terminer l’article sur une note de vaillance et une lueur d'espérance. Alors il évoque la noble figure de son copain de galère, Omar Louganchi, le Sergent-chef de tirailleurs algériens, résolu à se battre jusqu'en Amérique s'il le faut!
A Alger, au lieu de la liesse coutumière qu'offre le spectacle des rues avec ses jeunes gens, filles et garçons, enfants du soleil vêtus de couleurs vives, règnent la stupeur et la peur. Partout ça discute aux terrasses des cafés, aux portes des immeubles, en attroupements fiévreux sur les trottoirs, d'un air accablé ou d'un ton bravache.

- Les boches peuvent-ils traverser ?

- D'une enjambée! Les ritals sont déjà là, en Tripolitaine!

- Il paraît qu'ils ont bombardé Tunis et Bizerte...Alger est à leur portée.

- En a t’on nous des avions ?

- On se battra avec des fusils de chasse, s’il faut !

- Tu rigoles, les allemands ne sont pas des lapins.

- Ils vous tombent dessus en parachutes...

- On a tout l'Empire !

- D'accord mais c'est ici qu'il commence l'Empire avec des lance-pierres pour le défendre...

Au bar de l'Aletti, débordant d'une clientèle de galonnés, Laplante ren­contre son ami Robert Clément, officier de liaison britannique auprès du Haut Etat-major français. Afin d'échanger des informations en toute tranquillité, ils s'échappent de la cohue et vont s'asseoir à l'ombre dans un square.
Louis lit son article à Robert qui, concentré, le visage dans les mains, ne cesse de répéter: Quel désastre, quel désastre! En fin de lecture il enchaîne:"Ton reportage décrit le pire du pire. Par contre à l'Ouest, de Nantes à Hendaye,il n'y a presque pas eu de combats. Quelques sabotages par des équipages de la marine marchande ont été signalés, des refus de prendre la mer, des blocages de goulets pour empêcher la sortie des navires.

Les autorités soupçonnent les communistes. De toutes manières  les évacuations ont été vite interrompues par l'intervention d'avant-gardes motocyclistes.

- Des motocyclistes, seulement ?

- Oui, des pelotons d'une douzaine de motos et de side-cars ...

- Quand on pense qu'il y a un mois à peine, alors que le front craquait de partout, des ministres, des généraux, agitaient des projets de défense dans des réduits, tantôt normand, tantôt breton, tantôt basque!

- Pourquoi pas un réduit monégasque?!

- Ces stratèges de salon croyaient-ils vraiment à leurs expédients? Sans doute pas. A défaut de munitions, ils projetaient de la poudre aux yeux. C'est comme ce transbordement de France en Afrique des débris d'une déroute sans préparation, sans aucun répit, les boches aux fesses, sans couverture aérienne, quelle folie criminelle!

- Criminelle, insensée! Je peux t'affirmer que du coté anglais, que ce soit lord Halifax, que ce soit l'Amiral-lord à la Mer, et Eden, et Chur­chill, tous étaient, sans le chanter sur les toits tu penses, tous étaient favorables à la solution de l'armistice préconisée par Weygand. A la seule condition que la Flotte française reste hors d'atteinte de l'ennemi.

- Aujourd'hui c'est trop tard. Rien n'est hors de sa portée, même pas Dakar...

- Selon des informations de l'ambassade suisse à Berlin: Goering pavoise. Avec une partie du Haut Commandement allemand, il estimait qu'Hitler se faisait rouler dans la farine française par "der Alte Fuchs"...

- Der Alte Fuchs ?

Vieux Renard, Alte Fuchs, c'est le surnom donné au Maréchal Pétain par les allemands. Pour Goering, le projet d'armistice qui laissait une zone libre aux français, l'Afrique du Nord, l'Empire, empêchait la conquête de la Méditerranée occidentale qui commande l'orientale.

Goering

- Il considérait à juste titre que le Führer délaissait la proie pour l'ombre, une conquête essentielle stratégiquement pour quelques gains importants certes, mais géopolitiquement secondaires.

- Somme toute boches et rosbifs étaient là-dessus d'accord, plaisante Louis.

- Heureusement Hitler manque de bon sens. Au fond, c'est un fantaisiste...

- Je ne dirais pas ça...un romanesque, un illuminé. Mais, au fait, sait-on qui a commandité l'assassinat?

- Pour l'Intelligence Service, qui a évidement pensé aux opposants alle­mands à tout cesser-le feu, ce ne serait pas l'Abwer, pas non plus une initiative d'éléments de la cinquième colonne.

- Qu'importe après tout...mais désormais que faire ? Avec quoi? Clément brosse un tableau très sombre de la situation. Officier de liaison de Sa Majesté le Roi d'Angleterre auprès du Haut Etat-major d'une Républi­que à la dérive il ne sait plus à qui s'adresser. En Afrique du Nord para­dent trois fois plus de généraux que de chars d'assaut. Deux personnalités émergent cependant. L'amiral Darlan, patron de la Marine, et le général Noguès, patron de l'A.F.N. Par ailleurs des députés et sénateurs, une centaine, tentent de reconstituer une Assemblée. Selon la coutume parlementaire, elle s'empressera de refiler la lourde ardoise à un homme providentiel, militaire de préférence.

Pendant ce temps, Laval le gnome et Reynaud le nain s’entredéchirent. Laval, pacifiste impénitent et, il faut le reconnaître, constant, garde le contact avec les allemands, via Madrid. Il tient toujours à négocier bien que la triste tournure des évènements lui arrache des mains, de jour en jour, ses atouts. Paul Reynaud, que seul un miracle pourrait sauver, vibrionne en faveur -c'est inouï!- d'une fusion des deux nations, l'anglaise et la française!
Laplante n'en croit pas ses oreilles. Clément confirme l'absurdité du projet.

- En somme cela revient à vouloir faire de la France un protectorat de l'Angleterre, une colonie, un Canada français. C'est l'affolement, les dirigeants perdent complètement la tête. As-tu entendu parler d'un général qui, de Londres, aurait lancé un appel en faveur d'une poursuite, coûte que coûte,du combat !.

- Un certain De Gaulle ? Oui, j'en ai entendu parler, plutôt en bien, un spécialiste des blindés. On le dit royaliste… son appel ne mentionne d'ailleurs pas la République, il se termine sur un seul Vive la France ! Il paraît qu'il n'est suivi que par des nobles et des excentriques. En tout cas les officiels républicains, civils et militaires s'en méfient. Le chouchou de la République, c'était Pétain.

Il y eut un silence. Chacun livré à de sinistres pensées. La France envahie, abandonnée, était-elle foutue ? Le jeu anglais ne rassurait pas. N'avait-il pas consisté, depuis le traité de Versailles, à soutenir peu ou prou l'Allemagne afin de rétablir un équilibre antagoniste avec la France, sur le continent, et qu'ainsi ni l'une ni l'autre puissance n'y domine? Les anglais avaient freiné les velléités des faibles gouvernements français à chaque fois qu'ils voulaient s'opposer au réarme­ment allemand et aux entreprises hitlériennes. Tout ceci pour, en fin de compte, déclarer la guerre en premier, mais engager si peu de forces, une dizaine de divisions, qu'il était légitime de s'interroger. Laplante fit part de ses doutes à son ami. Une paix anglo-germanique dans et sur le dos des français n'était-elle pas à craindre? Une telle éventualité n'était en effet pas à exclure; bien que, dans un fort beau discours, Churchill ait juré de combattre jusqu'à la victoire finale, en ne promet­tant en échange à son peuple que sangs et larmes.
- Bravo, mais en attendant ce sont nos français qui saignent et pleurent!
Au dépens des "maudits anglais" les copains québécois sont intarissa­bles. Trop contents de pouvoir en dire du mal grâce à de bonnes raisons présentes qui renouvellent celles d'un douloureux contentieux passés. Oui, comment dans un tel état d'impréparation, les anglais avaient-ils pu déclarer la guerre ???

Escomptaient-ils, du haut des dunette de la Royal Navy, assister en spectateurs au combat puis, une fois les adver­saires épuisés, tirer les marrons du feu? L'effondrement radical et imprévu. d'un des belligérants annihilait ce programme. Prise au piège de la guerre, qu'allait faire l'Angleterre?
Selon l'officier la situation est la suivante: le rapport des forces de trois contre un en faveur de l'ennemi début Juin, doit être actuellement de quinze à vingt contre un. Et ce, sans compter les espagnols qui viennent de passer de la neutralité à la non-belligérance en s'emparant de la ville internationale de Tanger. Il y a lieu de s'inquiéter au sujet de Gibraltar!

Une des clefs essentielles de l'issue de la guerre a nom Franco. Le Caudil­lo honorera-t-il sa dette envers les puissances fascistes qui l'ont soutenu? Mais est-ce l'intérêt de l'Espagne de suivre Hitler et Mussolini? Franco est un fin politique plus qu'un fanatique et, aristocrate dans l'âme, il méprise la plèbe d'où sont issus ces deux voyous. Donc avec lui tout n'est pas perdu.

Dans l'immédiat le handicap majeur, c'est l'extrême faiblesse de moyens en matériel, en armement. Une centaine de chars périmés, tout juste bons à réprimer une révolte de bédouins, une artillerie si légère qu'un troupeau de brêles suffit à la porter, des mitrailleuses hotchkiss qui ont fait la campagne du Rif. L'aviation, numériquement, sur le papier, n'est pas nulle. Sept cents appareils auraient rejoint l'Afrique, mais à bout de souffle la plupart, déglingués par d'incessantes missions, ou par l'âge. Nombre d'entre eux sont des spécimens dignes d'un musée de l'aéronautique.

Clément tient du Colonel Bertrand, chef de cabinet de Noguès, que cette aviation n'a en réserve qu'un millier de bombes de 250 kilos, et aucune, aucune! de 500 kilos. Quant aux pièces de rechange, néant!
Désespéré, Laplante veut cependant encore y croire. Il objecte qu'en dépit d'un Waterloo et d'une Bérézina, subis en un mois,quelques forces ont été sauvées. Il évoque la Marine, l'aide américaine...

- Ah, la Marine! s'emporte Clément. Qui n'a pas ce mot magique à la bouche? La Marine, cette royale fierté de la République! Primo, elle a beaucoup souffert au cour de l'évacuation et, secundo, la preuve est faite, tu étais bien placé pour le voir, que sans appui aérien les navires de guerre sont autant vulnérables que, sur terre, des colonnes de blindés. La Marine gênera les transports ennemis, mais ne les empêchera pas de passer. Entre le sud de l'Italie et les côtes d'Afrique il n'y a qu'une enjambée. En ce moment même l'armée allemande en plein0 élan est en route à travers la péninsule. Les régiments parachutistes qui capturèrent la Hollande d'un lancer d'épervier sont signalés en Sicile où la Luftwaffe s'installe comme chez elle.
Quant à une intervention des Etats-Unis? Les américains ne sont pas plus pressés d'entrer en guerre qu'en 1914. Ce n'est pas leur intérêt. En revanche ils donneront un coup de main discret. Des camions et trente chasseurs en pièces détachées sont parvenus à Casablanca avant-hier. Des armes et des munitions sont en route, de quoi équiper deux divisions d'infanterie d'ici la fin de l'année. Mais la bataille d'Afrique du Nord n'est pas pour sans six mois, elle a commencé. Les italiens bombardent les villes tunisien­nes, harcèlent les postes français de Gardane à Ghadamès et attendent l'arrivée de l'armée de Gudérian pour attaquer.

Laplante, d'accord avec ce sinistre tableau, cherche un signe d'espoir:"Que voulais-tu dire par: avec Franco tout n'est pas joué?

- Ne t'inquiètes pas, journaleux! Quoiqu'il advienne, il y aura quelques beaux barouds d'honneur à raconter à tes lecteurs. Tu peux compter sur la Légion étrangère pour faire Camerone en grand, jusqu'au dernier képi blanc, dans les ruines de Sidi bel Abbès. Bien, mais faute de forces mili­taires pour l'instant, la solution provisoire est politique. Une négocia­tion au sujet du Maroc est en cours.
Clément rapporte à son ami qu'après avoir refusé récemment à Hitler le passage d'une armée allemande en Espagne - ce qui mit l'Adolf dans une telle fureur qu'on entendait ses hurlements jusque sur la place de la gare de Bayonne où son train stationnait - ce damné malin de Franco lui a benoîtement promis, pour preuve de sa gratitude, d'occuper le Maroc français. Sous un air de bon procédé, en réalité une vacherie! Cela revient à mettre le Maroc et ses côtes, stratégiquement importantes, à l'abri d'une invasion allemande. Le sultan approuve la manœuvre. Elle évite à son pays de devenir un champ de bataille. Et un changement de protecteur, affaiblissant le principe du protectorat, est un pas vers l'indépendance.

Les français ne sont pas en position de se mettre sur le dos, en plus du reste, l'armée espagnole. Ils négocient des conditions honorables de retrait. Le Caudillo accordera tous les honneurs militaires demandés. Il adore ce genre de manifestation. Il garantira le respect des biens des colons, comme il convient, en terre d'Islam, entre chrétiens.

Les anglais sont d'accord, contre l'assurance que Gibraltar soit épargné. Les américains, amis de longue date du Maroc, voient là le seul moyen d'arrê­ter la Wehrmacht quelque part.

Les deux amis retournent au bar se rafraîchir. L'Histoire tangue trop fort pour éviter de se saouler. Les serveurs arabes se faufilent entre les tables prises d'assaut, plus muets que jamais. Devant son verre vide un colonel dessine une carte de France avec des allumettes.

***

- Nous avons beaucoup trop de prisonniers! ...ironise le Feldmaréchal Keitel, chef de la délégation allemande à la table de négociation d'un ersatz d'armistice.

- C'est une bonne raison d'en libérer...

- Il y en a tant qu'on ne sait même plus combien ? Trois millions ? A la mi-juin deux millions nous suffisaient largement !

- Comme otages?...ne peut s'empêcher de murmurer Laval.

- Non, monsieur le Président, ils sont nos hôtes et répondent simplement de nos accords. N'oubliez pas que ce n'est pas nous qui avons déclaré la guerre.

- Ce n'est pas moi non plus.

- Aussi., apprécions-nous votre attitude et vos convictions européennes. C'est pourquoi, en témoignage de notre confiance, nous vous restituerons les pères de trois enfants et plus, les prisonniers malades, les blessés, les agriculteurs… D’un revers de la main,Keitel balaie la table de miettes imaginaires.

D'épais dossiers sous le coude, comme un bougnat appuyé à son comptoir, Laval observe d'un regard morne, intérieurement hyper concentré, ses drôles de clients: « Ca ne va pas être mariole de les fréquenter, quant à les embo­biner, peau de lapin peau de zébi, même un auvergnat fera chou blanc… »
Pierre Laval déteste les militaires, qui le lui rendent bien."J'ai perdu au change, songe t’il. Me voilà avec un maréchal teuton sur le râble à la place d'un vieux maréchal de France, en but à la morgue d'un vainqueur actuel au lieu d'une ancienne gloire".
Les conditions de cet armistice sont sévèrement aggravées, par rapport à celles du projet précédemment avorté; mais, après tout, sont conformes à l'aggravation de la situation."Si ça peut arrêter le massacre...". Le traité stipule: l'annexion de l'Alsace et de la Lorraine, le rattache­ment de la Flandre, de l'Artois, des Ardennes à un vaste ensemble nordique, avec Hollande et Belgique, sous la coupe direct d'un gauleiter, l'occupa­tion de toute la France métropolitaine, avec un gouvernement Laval pour l'administration courante, l'occupation par les italiens du Comté de Nice, de la Corse, de la Tunisie (en vue d'annexions), la mise à disposition de la Kriegsmarine de bases à Alger, Mers-el-Kebir, Bougie, la reconnais­sance du protectorat espagnol sur tout le Maroc (Keitel n'a pas l'air en­chanté), la livraison de tous matériels et matériaux à usage militaire, ainsi que de toutes personnes portant préjudices aux intérêts du Reich.

Après lecture d'une quantité d'autres mesures draconiennes, le pénible cérémonial de la signature étant achevé, le Président Laval prononce quelques mots: Il place l'accord sous l'égide de l'Europe nouvelle. Le temps des nations, de leur étroitesse, de leur égoïsme est dépassé, dit-il. Est venu celui d'une franche collaboration franco-allemande indispensable à la réalisation du grand dessein européen à laquelle le Führer a la géné­rosité de convier les français.

- C'est pourquoi, conclut-il, pour l'Europe, pour la France, je souhaite la victoire de l'Allemagne!

Le Feldmarechal Keitel, impassible, salue la péroraison. Il vise le fran­çais droit dans les yeux:"Monsieur le Président, ce n'est plus un souhait. C'est une certitude Et c'est, désormais, votre absolu intérêt. Merci..."

Dans le même temps, une colonne d'une trentaine d'hommes armés et de quatre chameaux lourdement chargés, marche dans la nuit étoilée du désert.

Les soldats, la plupart des recrues du bled, secs comme des ceps, avan­cent sans un mot. Quelques français d'Algérie et de métropole serrent les mâchoires pour suivre l’allure, lâchant des jurons lorsqu'ils trébuchent.

En tête, le sergent-chef Omar Louganchi, à la main un long bâton sur lequel il a fixé le fanion du Ier bataillon du 3éme R.T.A, mène un train de fantassin increvable. Loin devant un targui sur sa haute monture oriente la petite troupe.
Omar est un guerrier. Faute de savoir au juste où en est la guerre -c'est le bordel!- il a décidé de la continuer, inspiré par deux idées simples: un "homme" ne se rend pas, et seul le baroud ne ment pas. Ceux qui le suivent, sans être tous du même fer, partagent son avis. Quant au targui, il est chez lui dans les immensités de l'espace et du temps. Il guide qui le paie ou qui lui plaît. Omar lui plaît, quoiqu'il trouve dommage qu'un tel soldat baroude à pied.

La fraîcheur nocturne tiédit à l'orée de l'aube. L'escouade s'arrête autour d'un point d'eau boueuse, installe un bivouac, allume un feu pour la cahoua et la cuisson des galettes.

- Les chefs nous disaient qu'on empêcherait les boches de franchir la Somme, puis de franchir la Seine, on nous disait ils ne passeront pas la Loire, après, ils ne traverserons pas la mer, ils l'ont traversé comme un nuage de sauterelles. Maintenant pourquoi ne franchiront-ils pas le grand désert?
Un soldat interrompt la réflexion silencieuse du vieux soldat:"Chef, où va t’on comme ça exactement?"

Omar le fusille du regard. Autrefois, avant toute cette pagaille, il n'au­rait pas daigné répondre à une telle question, pas un mot. Là, c'est diffé­rent. Il lui semble que ces hommes ont le droit de savoir:" A Tamanrasset, si Dieu le veut".

- A quoi bon, chef? On va crever de soif avant pour quedal. La France, c'est foutu!

La troupe entière se tait. Un profond silence, l'intense et merveilleux silence arabe, concentre tous les regards brûlés de fatigue et de passion vers le sous-officier.

Lui, se lève lentement, se redresse, fixe chacun à son tour puis, tout à coup, brandit son bâton et rugit:"Non, elle n'est pas foutue! Est-ce que je suis foutu, moi!"

« A Tamanrasset! »

Bernard LHÔTE
Ruillé-sur Loir 17 Juin 2008 – 17 juin 2009

 

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