Vendredi 18 Août 2017
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De la naissance à l’âge d’or…

Mémoire gravée dans nos pierres, langage, l’héraldique française ne saurait disparaître…
En connaître son origine, son sens ? Jean-Yves Pons s’attache à nous faire partager son histoire et ses « clefs »…

Des hauts et des bas au cours de notre histoire… Prisonnière de bien des préjugés…
Les logos d’entreprise s’affichent fièrement, souvent sans vergogne…
Sous toutes les latitudes des enfants les reconnaissent, pour certains…





Curieusement, quelque peu honteuse, la « république » française boude les armoiries d’Etat…
Mais leur mémoire subsiste aux quatre coins du monde où sont nombreux ceux qui reconnaissent dans les lis de France, la France tout simplement…

Portemont, le 20 février 2011

Ces mêmes lis que nous reconnaissons, au-delà de toute querelle « héraldique », aux princes de la Maison de France. En fidélité aussi aux « Politiques »…

Dans cette nouvelle chronique consacrée à l’héraldique nous voudrions faire un bref rappel de l’histoire des armoiries en France. Les lecteurs qui souhaiteraient approfondir le sujet pourront consulter avec profit le riche et savant Traité d’Héraldique de Michel Pastoureau (1).

De la naissance à l’âge d’or

Les armoiries sont nées dans la première moitié du XIIème siècle en Europe occidentale, entre la Loire et le Rhin.

Il est unanimement admis aujourd’hui qu’elles résultent à la fois des transformations de la société médiévale (signes d’identité par rapport aux groupes sociaux, nouvelles communautés ou institutions, liens entre les différentes catégories sociales, etc.) et de l’évolution des différents équipements militaires qui rendaient difficile la reconnaissance des individus ou des groupes de guerriers lors des combats puis des tournois : il devint alors nécessaire d’être facilement reconnaissable et le moyen choisi fut de faire figurer un ou plusieurs signes distinctifs sur les boucliers de grande taille de cette époque et qui étaient visibles de loin dans la mêlée.

C’est pour cela du reste que les renforts métalliques de ces boucliers de bois devinrent souvent des éléments décoratifs puis carrément héraldiques (fasce, bande, barre, pal, croix, escarboucle, etc. par exemple).

Bouclier médiéval. Rondache

Mais, contrairement à certaines légendes, on sait aujourd’hui que ni les emblèmes pré-héraldiques de l’antiquité, ni les civilisations orientales rencontrées lors de premières croisades n’ont déterminé la naissance des armoiries en Europe.

Clerc, chevalier et paysan. (Aldobrandino da Siena, Li Livres dou Santé, vers 1285 ; British Library, manuscrit Sloane 2435 f. 85)


Bouclier type « Etrusque »

Il s’agit bien d’un code social et d’un système emblématique originaux.

D’abord privilège des chefs de guerre, pour d’évidentes raisons militaires, elles se répandirent en moins d’un siècle, par l’usage du sceau, à toutes les catégories sociales (gens d’Eglise, femmes, bourgeois, artisans et même paysans), les communautés civiles et religieuses.

Sceau de Jean de Vergy, chevalier, sire de Fouvent et sénéchal de Bourgogne. 1276


Grand Sceau de la ville de Cappy. 1228

La valeur juridique médiévale du sceau est le fondement de la théorie juridique contemporaine de la signature.

Sceau des foires de Champagne.

Ce phénomène concerna simultanément, ou presque, l’ensemble de l’Europe occidentale avant de s’étendre bien au-delà.

Ces circonstances d’adoption des armoiries par toute la société médiévale permettent de récuser formellement l’idée que les armoiries sont l’apanage de la noblesse, même s’il est vrai qu’elle fut la première à en faire usage. Chacun a toujours été libre, quelque soit sa condition sociale, d’adopter (dans le respect de celles d’autrui) les armoiries de son choix.

D'argent au frêne de sinople terrassé de même, accompagné en chef de deux étoiles de gueules.

Les armes indiquées ci-dessus sont celles enregistrées le 11 mars 1701 dans l'Armorial général par Claude Quetaud, curé de Saint-Etienne de Pontarlier . Un autre membre de la famille, Nicolas Quetaud, contrôleur au corps du magistrat à Pontarlier (sans doute une sorte de comptable municipal), a enregistré des armes légèrement différentes :
" d'argent à l'arbre terrassé de sinople (l'essence n'est pas précisée, mais il est évident qu'il s'agit d'un frêne), accosté en fasce de deux étoiles de gueules" (enregistrement. du 19 décembre 1698).

http://www.frasne.net/histoire/armoiries_blason_quetaud.htm

A partir du XIVème siècle, l’usage des armoiries commence à changer : de nouvelles transformations de l’équipement  (disparition progressive du bouclier, développement des armures) et de l’art militaire (importance nouvelle des fantassins par rapport aux cavaliers) réduisent la place de l’emblématique guerrière (à l’exception des drapeaux et des bannières qui reprennent les règles du blasonnement) au profit des tournois, sport encore très en vogue à l’époque.

« Livre des tournois du roi René »

Mais parallèlement l’usage des armoiries se développe intensément dans la société civile, autant comme signes identitaires et patrimoniaux que comme éléments décoratifs : les deux siècles qui suivent seront alors ceux du développement des règles et de la langue si particulière du blason en même temps que de la multiplication des supports d’armoiries (immeubles en tous genres, meubles et objets les plus variés – vaisselle, verrerie, orfèvrerie, objets d’art, maroquinerie, reliures, etc.-).

Bourbon-Condé/ Montmorency

A ceci s’ajoute les fréquentes modifications d’armoiries au sein des familles (nous aurons l’occasion d’y revenir à propos des brisures) ou au cours de la vie d’un même individu au gré de l’évolution sociale ou familiale, de la fantaisie du propriétaire ou des choix décoratifs des artistes héraldistes !

De gueules à la fasce d'azur semée de fleurs de lis d'or, accompagnée de trois ballots ou « trousseaux » (armes parlantes de la famille Trousseau dont seule l'identification du nom permet de faire une bonne description des armoiries)

Il résulte de cette période prolifique une grande richesse héraldique mais aussi les prémices d’une décadence…

Une descente aux enfers

Du XIIème au XVIème siècles l’influence des hérauts d’armes (spécialistes des armoiries et initiateurs d’une héraldique didactique devenus les véritables « gestionnaires » des systèmes emblématiques) ne cessa de croître. D’abord bénéfique par les compilations d’armoiries et les codifications que leurs charges permettaient elle devint progressivement néfaste par le développement d’un monopole mercantile et stérilisant. La langue du blason sombra lentement dans la rigidité conceptuelle, la préciosité linguistique et l’hermétisme syntaxique jusqu’à n’avoir de sens que pour les initiés. Ce phénomène fut plus marquant en France qu’ailleurs, les autres pays conservant davantage de proximité avec leurs langues vernaculaires.

La « mort naturelle » des hérauts d’armes à la fin du XVIème siècle permit cependant une profonde réforme du blason grâce au puissant courant de l’héraldique érudite qui en fit une incontournable science auxiliaire de l’histoire et de l’archéologie. Mais ce renouveau fut battu en brèche dès la fin du XVIIème siècle par les conséquences désastreuses de l’Edit de novembre 1696 qui, pour des raisons exclusivement fiscales, imposa des armoiries à de nombreuses catégories sociales.

Brindejonc de la Marre. Armoiries parlantes…

En novembre 1696, le roi proclame un édit qui prescrit de dresser un Armorial, dont le juge d'armes Charles d'Hozier serait le garde. L'Armorial est ouvert à tous, aux nobles et aux personnes du Tiers qui méritent d'en avoir. Des bureaux sont mis en place où les possesseurs d'armoiries viendront faire leurs déclarations, et où ceux qui désirent en recevoir viendront présenter leurs demandes. Après examen, des brevets portant le dessin du blason leur seront remis, et leurs armes seront décrites et dessinées dans le recueil conservé à Paris.

En réalité, et le roi le dit explicitement quand il abroge cet édit en 1700 : le véritable motif de l'édit n'est pas de dresser un Armorial pour conserver la trace des armes des familles concernées, mais bien financier. Les caisses du Trésor royal étaient vides, le roi avait besoin d'argent pour soutenir sa guerre contre la Ligue d'Augsbourg. Cet édit fit partie d'une série de mesures destinées à renflouer les caisses.
Les particuliers devaient en effet payer 20 livres (plus les taxes de 2 sols par livre, plus 30 sols pour les frais de brevets, soit en tout 23 livres et dix sols), les provinces 300 livres, les villes avec évêchés ou cour supérieure 100 livres, les autres villes 50 livres, etc... Au total, Henri Bourde de la Rogerie (directeur des Archives du Finistère puis d'Ille-et-Vilaine, de 1897 à 1912 et de 1912 à 1934, ancien président de la SHAB) estime que la Bretagne contribua à hauteur de 211.000 livres, l'édit devant rapporter au Trésor, pour toute la France, la somme de 5833000 livres. L'exécution de l'édit avait été attribuée à une société de financiers qui étaient autorisés à percevoir plus que la somme demandée pour le Trésor, pour couvrir leurs frais et augmenter leurs profits. Les commissaires chargés de son exécution ne se contentèrent donc pas des déclarations spontanées, et certains enregistrements étaient obtenus de force (en Provence, tout un village y passa).

Pour la Bretagne, Pol Potier de Courcy (Nobiliaire et Armorial de Bretagne, 1890) estime que sur les 9771 enregistrements, seuls 5269 furent spontanés. Et gare à ceux qui rechignaient à se faire inscrire (et surtout à payer), car les commissaires leurs attribuaient des blasons d'office, parfois peu flatteurs (des pots de chambres pour un barbier, des seringues à lavement pour un apothicaire...). André-Yves Bourgès a récemment attiré notre attention sur le cas des officiers et notaires de Guérande, qui ont du faire de la résistance ; l'un d'eux se voit attribuer un âne bâté, l'autre un âne assis sur une chaise... Le plus souvent, les commissaires fabriquent des blasons simples et ne font aucune recherche : soit ils jouent sur le nom du porteur (des roussettes pour Rouxel, des pommes de pin pour Pépin, une toison de laine pour Goulaine, Le Flo reçoit un fléau, le sieur de la Rouaudais dont on ne connaît même pas le patronyme reçoit une roue...), soit il mettent simplement les initiales de la personne sur un champ uni (JD pour Joseph Daniel, JL pour Jean Launay, MH pour Marie Hamon...), ou bien encore, ce qui est plus rapide, ils inventent des blasons en série, se contentant simplement de faire varier les couleurs (la fin du cinquième registre de Rennes est particulièrement représentative de ce procédé).

Si beaucoup de bourgeois ou d'artisans ont été contraints de payer la taxe et se sont vus attribué un blason contre leur gré, d'autres, qui avaient quelqu'ambition, ont pu voir dans cet édit l'occasion de recevoir un signe officiel de reconnaissance sociale. Ce fut probablement le cas de Luc Brindejonc, dont Pascal Lorant a retrouvé le brevet d'armoiries qui lui fut délivré à l'occasion de cet édit.

Il engendra la prolifération d’armoiries de plus en plus compliquées, faisant appel à des emblèmes prétentieux et parfois même ridicules. La langue du blason souffrit évidemment de cette situation tant en ce qui concerne la terminologie que le blasonnement.

Le mécontentement de la population grandit rapidement face à ce que l’on nommerait aujourd’hui un « racket légal » : l’enregistrement spontané des armoiries s’avérant très limité on attribua d’office des compositions héraldiques souvent hétéroclites et d’un goût pour le moins discutable. Les récalcitrants furent de plus en plus nombreux malgré les amendes infligées (le but fiscal avait été atteint !). Les innombrables requêtes auprès du Conseil du roi mais aussi quelques émeutes en province finirent heureusement par avoir raison de cet Edit arbitraire en 1709. On en revint aux anciens usages : chacun fut de nouveau libre de porter les armoiries de son choix et nul ne fut plus contraint d’en prendre.

Hélas le XVIIIème siècle ne tarda guère à porter de nouveaux coups aux armoiries…

Il y eut d’abord les travaux des encyclopédistes dont le fascicule consacré au blason témoigne d’une réelle perte des racines autant que des usages dans ce domaine. Mais il est vrai que l’aspect coutumier et l’environnement symbolique de l’héraldique s’inscrivaient difficilement dans la philosophie des Lumières. Il y eut ensuite, et presque logiquement, l’ordonnance royale de juillet 1760 qui réglementa de nouveau sévèrement le port des armoiries en le réservant, moyennant de nouvelles taxes (un mal décidément bien français), à certaines catégories de la population. En l’absence d’enregistrement les contrevenants pouvaient être poursuivis…pour usurpation ! On retrouvait là à la fois les errements historiques et les motivations fiscales de l’Edit de 1696. En réalité cette ordonnance fut refusée par le Parlement de Paris (alors en conflit avec le pouvoir royal) comme « contraire aux lois, maximes et usages du royaume » et jamais appliquée. Il faut observer cependant que les tentatives visant à limiter le droit aux armoiries faisaient, en contradiction avec les réalités historiques, le lit des évènements politiques qui allaient suivre. En d’autres termes le ver était dans le fruit… Il y eut enfin un fait d’importance bien que trop rarement retenu : la condamnation puis l’expulsion des Jésuites en 1762. La fermeture des collèges dans lesquels ils maintenaient et enseignaient la tradition et la science héraldiques mit un terme à la mémoire collective en ce domaine.

Est-ce la faute à Voltaire, est-ce la faute à Rousseau ?

Le scénario était écrit ; les acteurs étaient en place. Le rideau se leva et la pièce fut jouée. Le 19 juin 1790, l’Assemblée Constituante décida l’abolition des armoiries en même temps que celle de la noblesse héréditaire, des titres et des fiefs, des livrées et…des pigeonniers, des ordres militaires et des décorations (à l’exception de l’ordre de Saint-Louis qui demeura une récompense strictement militaire), bref de tout ce que l’on appela alors, dans un amalgame insensé, des « signes de féodalité ». La loi du 16 octobre 1791 fixa les peines applicables à ceux qui porteraient des armoiries : ils étaient rayés du Tableau civique, incapables d’occuper un emploi civile ou militaire et devaient payer une amende égale à six fois leur contribution mobilière. La folie révolutionnaire était à l’œuvre.

Après l’abolition de la monarchie, le 21 septembre 1792, la suppression des fleurs de lis, des couronnes et de toutes armoiries devint obligatoire comme étant des « marques de l’esclavage » (sic) et afin de « ne pas offenser les regards républicains » ! On fit obligation aux particuliers, sous peine de lourdes sanctions, de briser la vaisselle, racler l’argenterie, mettre en pièce les reliures de livres, marteler les façades des demeures, retourner les plaques de cheminées lorsqu’elles étaient armoriées. Et c’est ainsi que fut abattue la flèche de la Sainte-Chapelle de l’île de la Cité qui portait des fleurs de lis et des lettres L en mémoire du roi Saint-Louis…Ah, folie révolutionnaire quand tu nous tiens !

S’il est clair que l’équation armoiries = noblesse est une métonymie qui manifeste l’importance symbolique et sociale du blason c’est hélas aussi, comme nous l’avons dit plus haut, une erreur historique. Celle-ci n’est observée dans aucun autre pays d’Europe occidentale que la France. Exprime-t-elle simplement, comme beaucoup le pensent, la violence éphémère de la période révolutionnaire ou, plus subtilement comme nous le pensons, l’aboutissement d’une perte du lien entre le signifiant et le signifié, l’image héraldique et son sens codifié : vocabulaire et syntaxe mais aussi histoire et coutumes ?

               En 1790, l’Assemblée Constituante ne fit, en quelque sorte, qu’entériner cette déculturation. Mais elle le fit avec emphase, démesure et parfois violence. On pourrait en voir une preuve dans le fait que la proposition de suppression des armoiries, annexe de celle de la noblesse, vint d’un des plus illustres représentants de la noblesse de France : Mathieu, vicomte puis duc de Montmorency.  
             

Le 19 juin 1790: « Que toutes les armes et armoiries soient donc abolies, que tous les Français portent désormais les mêmes enseignes, celles de la liberté. »

On pourrait y ajouter que cette abolition fut sanctionnée sans réticence par des lettres patentes du roi Louis XVI du 23 juin 1790.

Il ne restait plus alors au citoyen que l’assimilation fautive des armoiries à la noblesse et l’idée qu’héraldique rimait avec archaïque. Nous ne voyons au fond dans tout cela qu’une lente et affligeante perte de mémoire dans laquelle Voltaire ou Rousseau apparaissent davantage comme des témoins de leur temps que comme de réels acteurs.

Les temps modernes

Les tentatives de rétablissement, très réglementées, des armoiries au cours du premier Empire, partiellement inspirées de l’ordonnance de 1760 (la capacité héraldique était strictement réservée à la nouvelle noblesse impériale et soumise à l’Empereur par le Conseil du Sceau), puis lors de la restauration des Bourbons (reprenant les règles libérales de la tradition) restèrent sans véritable lendemain. Le mal était fait.

Sous la Monarchie de Juillet, la Charte de 1830 confirma le droit aux armoiries pour tous et supprima les pénalités fixées par le Code pénal en cas d’usurpation. Celle-ci ne pouvait alors donner lieu qu’à des sanctions civiles. En 1848, la deuxième République abolit de nouveau les titres de noblesse mais, à la différence de ce qui s’était passé en 1790, ne prit aucune disposition particulière en ce qui concernait les armoiries. Leur port fut donc licite. La législation héraldique du second Empire se fonda sur le sénatus-consulte de 1808 qui avait fixé les règles en la matière sous le règne de Napoléon Ier et que nous avons évoquées plus haut. Mais Napoléon III n’accorda en fait que des confirmations d’attributions antérieures sans aucune nouvelle lettre de noblesse.

Le Conseil du Sceau et les pénalités pour port irrégulier d’armoiries ayant été rétablis en 1859, la liberté de choix et d’usage disparut de nouveau.

Ces dispositions furent enfin abolies en 1872 et la liberté traditionnelle en matière héraldique restaurée. C’est encore le principe qui prévaut aujourd’hui en France mais l’héraldique n’a plus de statut officiel et la législation la concernant est inexistante. Les armoiries sont désormais une propriété privée à laquelle aucune atteinte ne peut être portée. L’usurpation relève des tribunaux compétents au même titre que les noms patronymiques. Notons cependant que l’absence de tout armorial général, comme cela existe dans d’autres pays, entrave la distinction entre une véritable usurpation et une ressemblance fortuite. Cette difficulté ouvre hélas la voie à des officines privées peu scrupuleuses qui prétendent composer et enregistrer les armoiries des particuliers ou des collectivités. Il conviendrait sans doute de remédier à cette néfaste situation.

En à peine quatre-vingts ans l’héraldique avait été sérieusement malmenée, connaissant, au gré des régimes successifs, la persécution, la liberté conditionnelle ou la libre entreprise…On pourrait croire à la gravité de ses fautes pour mériter un tel châtiment !

Une renaissance ?

L’espoir semble aujourd’hui renaître.

Les recherches et les travaux universitaires sur les armoiries sont de plus en plus fertiles. L’intérêt d’un public varié pour des expositions de qualité ou les réalisations novatrices d’artistes héraldistes contemporains croît régulièrement. Le renouveau des armoiries institutionnelles ou territoriales dans la seconde moitié du XXème siècle, favorisé par le talent d’éminents héraldistes (tels Hervé Pinoteau ou Robert Louis par exemple) et les conseils avisés de la Commission nationale d’héraldique, met en évidence une ardente recherche de nos racines. L’engouement de certaines entreprises commerciales pour des images de marques armoriées témoigne de la « valeur ajoutée » du blason. La redécouverte du besoin emblématique dans le cadre des manifestations sportives  les plus importantes autant que l’usage des signes identitaires de nature héraldique par le riche tissu associatif de notre pays surprennent toujours, impressionnent parfois. Le rayonnement d’un nombre croissant de publications héraldiques dépasse aujourd’hui largement les cercles confidentiels des érudits et des bibliophiles. Et que dire de la richesse, de la diversité et de la convivialité des sites ad hoc de l’internet ?

Au moment où tant d’apôtres du déclin voire de la décadence nourrissent un nihilisme rampant il nous semble nécessaire d’inciter les Français à retrouver dans l’usage des armoiries une liberté parfois confisquée mais jamais anéantie, signe identitaire autant que code social, et incontestable lieu de rencontre  pour l’art, la culture et l’histoire.

Et les armoiries de la France ?

Les armoiries de la France furent à l’origine celles du roi. Mais il faut observer que celles-ci n’apparurent que bien après celles des grands seigneurs du royaume. La raison de ce décalage réside peut-être dans le fait que les deux causes qui présidèrent à la naissance puis à l’usage des armoiries n’étaient pas véritablement réunies dans la personne du roi : le besoin d’être reconnu des hommes d‘arme au cœur de la mêlée ou lors des tournois et le besoin social de signes identitaires furent d’abord nécessaires à d’autres que lui.

Armorial équestre de la Toison d'or, Flandre, ca. 1433-1435 - le Roi de France


Charles V

Le choix de la fleur de lis comme emblème héraldique du roi a été l’objet de longues et ardentes controverses. Son caractère unique dans l’histoire des armoiries des royaumes d’Occident en est probablement la cause. « La fleur de lis fait-elle peur aux historiens ? » a d’ailleurs écrit fort pertinemment Michel Pastoureau. En vérité, il semble clairement admis aujourd’hui que la genèse de cet emblème résulte d’abord de sa très grande ancienneté en tant que motif ornemental mais aussi symbole de pureté ou de fécondité pour les uns, attribut de pouvoir ou de souveraineté pour les autres. Puis, dès le haut Moyen-Age, elle fut chargée d’une importante valeur religieuse, d’abord christologique puis mariale (Cantique des cantiques).

Il faut sans doute voir dans cette rencontre opportune entre la forte spiritualité des XIIème-XIIIème siècles et un attribut royal déjà enraciné dans la plus lointaine antiquité les raisons du choix de la fleur de lis comme emblème héraldique du roi de France, voulu et vécu comme lieutenant de Dieu en son royaume. La cérémonie si particulière du sacre en était la manifestation officielle et publique, celle qui faisait du roi de France un souverain à nul autre pareil.

Sacre de Philippe Auguste- Reims le 1er novembre 1179.

La disposition sans nombre (le semé) des fleurs de lis sur un champ d’azur ajoutait une valeur cosmique (par analogie avec un ciel constellé d’étoiles) et exprimait le lien privilégié qui unissait le roi de France au Roi des cieux. Aucun souverain d’Occident n’eut jamais ce privilège.
              
A partir du XIVème siècle se dessine une importante évolution des armoiries royales : on voit insensiblement s’installer une distinction entre le semé de fleurs de lis, qui prend un caractère dynastique et renvoie à la personne du roi et à sa famille, et un nombre réduit de fleurs de lis (parfois une ou deux mais le plus souvent trois) qui renvoie au pouvoir royal, gouvernement et administration.

Ainsi se constituèrent progressivement les armoiries de l’Etat royal qui n’exprimèrent cependant que plus tard l’idée de Nation. Ce fait reflète une particularité historique de notre pays dans lequel l’Etat a notoirement précédé la Nation. Là encore l’héraldique témoigne précisément du cours de l’histoire.

A partir du règne de Charles VI (1380) et jusqu’en 1790 les armoiries de la France furent donc : d’azur à trois fleurs de lis d’or. Mais le 19 juin 1790, comme nous l’avons vu, toutes les armoiries furent abolies et leur usage interdit.

Le premier Empire eut le souci de rétablir un emblème national mais le voulut représentatif du nouveau régime et de la nouvelle dynastie. Napoléon Ier, après bien des hésitations, choisit l’aigle, attribut impérial par excellence, mais dans une représentation particulière par rapport aux usages héraldiques traditionnels.

L’aigle impériale est dite (l’aigle est féminine dans la langue du blason) « à l’antique », rappelant l’aigle romaine, et représentée d’or sur un champ d’azur ce qui permettait de la distinguer des aigles russes et germaniques. Plus tard, le second Empire reprit l’aigle impériale de 1804 mais avec un style plus caractéristique du XIXème siècle.

Entre temps la Restauration en 1814 et 1815 rétablit sans surprise les armoiries de l’ancienne France mais cette renaissance ne dura que quinze ans puisque la Monarchie de Juillet (Louis-Philippe Ier d’Orléans, roi des Français de 1830 à 1848) choisit pour emblème à partir de 1831 une représentation de la Charte de 1830 d’or sur champ d’azur après avoir rapidement abandonné les armoiries de la branche d’Orléans (d’azur à trois fleurs de lis d’or, au lambel d’argent ).

Notons à ce propos que ces armoiries d’Orléans sont de droit toujours celles des princes de cette famille bien qu’au mépris des règles ils prennent  la liberté d’oublier la brisure cadette que représente le lambel d’argent. Cette volonté de vouloir apparaître en héraldique comme des aînés avaient eu des précédents dès le XVIIème siècle lorsque les Bourbon Condé inventèrent le « bâton péri » pour remplacer la bande ou la barre, brisure cadette des Bourbon un peu trop voyante à leur goût !

Louis 1er de Bourbon, premier prince de Condé en 1546, auraient porté pour armes :
« D'azur à trois fleurs de lys d'or, une bande de gueules chargée d'un besant d'argent en chef brochante. »

Par la suite, les armes des Bourbon-Condé prirent :

On observera cependant que, depuis le XIIIème siècle, les couleurs attachées à l’Etat français furent de façon constante le bleu (azur) et le jaune (or) quel qu’ait été l’emblème choisi par le pouvoir.

Hélas, depuis la deuxième République et jusqu’à nos jours, la France ne possède plus d’armoiries d’Etat. Nous invitons les lecteurs de cette chronique à se reporter à l’article que nous avons consacré à ce sujet sur ce site des Manants du Roi et intitulé « La face volontairement cachée de l’identité de la France ».

Jean-Yves Pons

Michel Pastoureau, Traité d’Héraldique, Ed. Picard, collection grands manuels, Paris 2003 (4° édition).

 

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