Mardi 19 Septembre 2017
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Les biens et bijoux de la couronne étaient inaliénables…

Autre temps ! Aujourd’hui, un président de la République se fait « briller » à peu de frais, disposant à sa guise des collections publiques… Quand Nicolas Sarkozy décide d’ « autorité » de restituer des manuscrits inestimables à la Corée du Sud. « Le fait du Prince », par Karim Ouchihk…

Mais n’est pas « prince » qui veut…

Portemont, le 3 décembre 2010

Le fait du Prince

Une atteinte indiscutable à l’intégrité du patrimoine historique de la France vient d’être perpétrée dans la plus grande opacité par celui là même dont la fonction éminente de protecteur des arts et des lettres devrait pourtant éloigner de toute tentation en ce domaine.

En marge du dernier sommet du G20 qui s’est achevé à Séoul le 12 novembre 2010, Nicolas Sarkozy vient de décider d’autorité, sans crier gare, de restituer à la Corée du Sud 297 manuscrits royaux, mettant ainsi brutalement la France devant une situation de fait accompli.

Cette remise surprenante s’opère à la plus grande satisfaction de Séoul qui attribue en effet à ces manuscrits une valeur historique inestimable : ces remarquables manuscrits, dont certains remontent au XIIème siècle, consignent avec finesse les rituels royaux et religieux qui furent observés durant le règne de la dynastie Joseon et témoignent pareillement du raffinement de la civilisation coréenne.

Tombes royales de la dynastie Joseon. Gwangneung


Les «uigwe»…
Cérémonial du conseil préposé aux funérailles du roi Sun Jong», manuscrit coréen, 1834. (BNF)- source Le Figaro.fr


Attaque de l'île de Gangwha

Ces ouvrages de grande valeur avaient été saisis en 1866 par la marine impériale française dans un monastère situé sur l’île coréenne de Ganghwan, à la suite d’une expédition punitive menée par l’amiral Roze en représailles au massacre dont furent alors victimes neuf missionnaires français et huit mille de leurs ouailles.

Contre-amiral Roze.

Suite aux massacres de 9 missionnaires français et de 10.000 convertis coréens sur ordre du régent en 1866, et qui font échos à des massacres similaires restés impunis en 1839, le contre-amiral Roze est nommé à la tête d’une expédition punitive contre la Corée

Précieusement conservés depuis le Second Empire dans les coffres de la Bibliothèque nationale de France (BnF), ces ouvrages exceptionnels n’avaient depuis jamais  regagné le pays du Matin-Calme, en dépit des demandes de restitution inlassablement réitérées par la Corée du sud ces vingt dernières années.

Motif du refus français qui alimentait jusqu’alors un contentieux diplomatique latent entre les deux pays : les objets et œuvres d’art entrées dans les collections publiques de l’Etat sont juridiquement inaliénables, quels qu’en soient les modes de provenance.

Rien ne devait permettre de surmonter cet interdit, pas même la promesse, aussi équivoque qu’imprudente, faite par François Mitterrand en 1993 de rendre ces archives à la Corée du Sud en échange d’un important contrat commercial portant sur la construction d’un TGV : cet engagement téméraire fut aussitôt accompagné, au grand dam de la communauté scientifique française, de la remise par l’ancien chef de l’Etat d’un des volumes de cette prestigieuse collection, en septembre 1993, lequel ne devait jamais regagner le territoire français.

Chacun se souvient, par la suite, de la bronca soulevée dans le milieu des archivistes par les déclarations ‘‘prémonitoires’’ de l’ex- ministre de la Culture, Jack Lang, lors de son passage à Séoul en juillet 2009, invitant instamment la France à restituer « ces documents (qui) appartiennent à la mémoire et au patrimoine des Coréens ».

Alors en probable service commandé, l’ancien locataire de la rue de Valois avait fait part de son espoir de pouvoir convaincre Nicolas Sarkozy de consentir à la Corée du Sud « un geste d’amitié », à l’occasion d’une prochaine visite présidentielle….. (Le Monde, 17 juillet 2009).

Pour contourner les rigueurs de la législation française, le chef de l’Etat croit aujourd’hui s’absoudre de toute critique, en se défendant d’accomplir en l’espèce une cession formelle puisque, nous dit-on, ces œuvres d’art ne seraient remises à Séoul que sous la forme d’un prêt de longue durée. Le retour de ces manuscrits royaux à la Corée du Sud ne sera-t-il pas ainsi strictement encadré par un accord de prêt à long terme, d’un durée renouvelable de 5 ans, qui autorisera, selon une source proche de l’Elysée, le rapatriement régulier en France de ces trésors, « notamment dans le cadre des saisons culturelles croisées, en 2015 et 2016, pour le 130ème anniversaire de l’établissement de nos relations diplomatiques » (Le Monde, samedi 13 novembre 2010) ?

Nul ne se méprend en vérité sur la portée réelle de cette rétrocession déguisée, qui s’apparente à dire vrai, pour la France, à un véritable marché de dupes.

Qui pourra garantir demain que ces pièces historiques, qui vont rejoindre sous peu le sol coréen en vertu d’une convention à durée indéterminée, au fond bien peu protectrice des intérêts culturels de notre pays, pourront librement revenir dans le giron français, alors que leur retour, ardemment espérée en Corée du Sud, a pris sur place l’allure d’une grande cause nationale ?

Certes, personne ne méconnait aux coréens le droit de réclamer le retour sur leur sol d’un  extraordinaire patrimoine artistique, constitutif à leurs yeux d’une part insigne de leur identité culturelle, dont ils furent privés au prix d’un pillage qu’ils ne pardonnèrent jamais à la France. Mais fallait-il, pour contenter notre estimable partenaire et clore de la sorte un différend qui empoisonne réellement les relations franco-coréennes, que le chef de l’Etat s’autorisât à dépouiller les collections artistiques françaises de la manière la plus arbitraire qui soit, sans même ouvrir au préalable un débat national que la gravité de l’enjeu imposait pourtant à l’évidence ?

Que n’a-t-on fait au surplus pour explorer sérieusement la mise en œuvre d’une solution alternative à la restitution pure et simple de ces biens culturels, tel le transfert au profit de la Corée du Sud d’une version numérisée de ces ouvrages ou l’aménagement, au bénéfice des chercheurs coréens, d’un accès particulier aux manuscrits originaux, dans l’enceinte même de la BnF ?

*

En ouvrant ainsi imprudemment la porte aux revendications d’œuvres d’arts qui, plus généralement, se multiplient sans cesse dans le monde, pour des motifs souvent plus idéologiques que culturels, à l’initiative de pays en mal d’identité culturelle qui s’estiment, à tort ou à raison, avoir été spoliés par d’anciennes puissances coloniales ou par des musées occidentaux peu regardants sur la provenance de leurs richesses artistiques, la France voit ainsi se profiler la menace de voir échapper de ses collections bon nombre de ses inestimables trésors, patiemment collectés par nos musées au fil des siècles.

Le Pérou réclame officiellement le retour à Lima des pièces archéologiques précolombiennes exposées dans les vitrines des musées américains ; le British Muséum est sommé chaque jour par la Grèce de restituer les marbres du Parthénon ;

Moscou peine à s’opposer à la Turquie qui lui réclame le rapatriement du Trésor de Priam ;

Le trésor de Priam

Venise craint de perdre ses « Chevaux de Saint-Marc » réclamés par Ankara tandis que Berlin s’effraie à l’idée de se séparer du buste de Néfertiti, revendiqué par l’Egypte; Le Louvre déploie de son côté des trésors de diplomatie pour éviter la restitution à l’Italie d’une peinture de Véronèse, les « Noces de Cana », et tente d’échapper aux réclamations de la Grèce qui rêve de récupérer certains des ensembles statuaires les plus prestigieux conservés par le musée français, de la Victoire de Samothrace à la Vénus de Milo… 

Pour donner davantage de poids politique à leurs prétentions, une quinzaine de pays, essentiellement du Sud, se sont réunis au Caire, en avril 2010, à l’initiative du très militant chef des antiquités égyptiennes, Zahi Hawass, pour dresser la liste des pièces emblématiques qu’ils entendent réclamer pareillement aux grands musées européens et américains : un front des pays contestataires s’ébauche ainsi…

Zahi Hawass

Avec le développement sans fin de ces doléances, que rien ni personne ne semblent pouvoir enrayer, ne va-t-on pas assister sous peu à un « big-bang » culturel qui conduira, dans la douleur, à une immense redistribution des cartes au détriment des quelques grands musées, pour la plupart situés dans les pays occidentaux, qui détiennent aujourd’hui les collections d’objets d’art les plus admirables ?

A une époque où la lutte contre le très lucratif trafic des objets d’arts est devenue une priorité mondiale, pour les pays de cultures anciennes comme au sein d’institutions internationales, de l’UNESCO au Conseil international des monuments et des sites (Icomos), les revendications de biens culturels ne paraissent en soi nullement illégitimes dès lors qu’elles concernent des spoliations opérées depuis peu en violation des récentes conventions internationales.

Mais que penser des demandes de restitution d’œuvres d’art qui ont été enlevées autrefois, à une époque où, en l’absence de toute réglementation, la pratique généralisée du pillage était organisée librement, en accord bien souvent avec les autorités locales en place, ou lorsque ces spoliations furent le fruit de butins emportés lors des expéditions militaires et des aventures coloniales qui émaillèrent les siècles passés ? La sagesse commande alors, à l’évidence, de ne pas honorer ces réclamations, prescrites au regard du principe de non-rétroactivité, et de permettre ainsi aux musées qui ont su par ailleurs sauver ces biens culturels des ravages du temps et de l’incurie des hommes, de pouvoir les conserver.

Cette solution d’équilibre éviterait aux musées occidentaux de dégarnir leurs collections au profit d‘Etats, bien souvent du tiers-monde, qui se révèlent guère capables aussi bien de garantir la parfaite protection de leurs biens culturels que d’en assurer le nécessaire accès auprès du grand public.

Plus fondamentalement, chacun mesure l’inanité de ces demandes de rétrocession qui, d’ordinaire, portent sur des biens culturels dont le statut culturel participe en réalité au développement d’un patrimoine artistique de l’humanité dont le rayonnement s’affranchirait au fond d’une stricte appartenance nationale.

*

Ces questions redoutables sont suffisamment complexes pour ne pas avoir à être traitées à l’emporte-pièce, en France comme ailleurs.

Décidemment hermétique aux questions culturelles, Nicolas Sarkozy fait preuve en ce domaine, davantage que ces prédécesseurs, d’une désinvolture coupable, avec une constance dommageable que l’on doit lui reconnaître depuis le début de son quinquennat.

Tête du bon roi Henri IV ou têtes maoris : un impossible tête à tête

Lire :

http://www.lesmanantsduroi.com/articles2/article71928.php

Après avoir fermé les yeux sur la restitution controversée de cinq fragments antiques rendus à l’Egypte en novembre 2009 à l’initiative du musée du Louvre, puis gardé le silence lorsqu’il s’est agit d’assurer le retour en 2010 des têtes maoris au profit de la Nouvelle-Zélande, le chef de l’Etat donne manifestement le sentiment, après le fâcheux précédent des manuscrits coréens, d’être aujourd’hui prisonnier de la logique du donnant-donnant, qui le rend vulnérable à la tentation de devoir volontiers céder demain, pour de strictes considérations économiques, aux revendications d’œuvres d’art dont notre pays sera inévitablement saisi, sans autrement éprouver le moindre scrupule.

Quand donc interviendra la restitution officielle à la Chine, si courtisée ces dernières années, des somptueuses œuvres d’art dont elle fut jadis dépossédée à la suite du terrible Sac du Palais d’Eté, pillé et détruit en 1860 par les troupes franco-britanniques, en marge de le deuxième guerre de l’opium, lesquels objets historiques sont à présent abritées, pour certains d’entre eux, au sein d’institutions culturelles françaises, au Musée de l’Armée comme au Château de Fontainebleau ?

Une chose est pourtant certaine : frappés d’inaliénabilité, les biens culturels conservés dans les collections de l’Etat et les institutions qui en dépendent ne doivent en rien être une variable d’ajustement de la diplomatie politique ou économique de la France ; le chef de l’Etat ne saurait donc tirer prétexte des contraintes de la mondialisation ou des nécessités de la compétition économique internationale pour puiser à sa guise dans les trésors patiemment réunis sous les cimaises de nos musées, au cours de la longue histoire de notre pays.

Un large débat mérite à coup sûr d’être ouvert sur ces questions délicates, dans un esprit de concertation authentique.

Dans l’intérêt bien compris du patrimoine historique et artistique de la France, qu’il importe plus que jamais de préserver scrupuleusement et de valoriser non moins intelligemment, les Français ne peuvent davantage être tenus dans l’ignorance de l’identité de celles de nos œuvres d’art qui seraient aujourd’hui réclamées par des Etats ou par des musées étrangers, pas plus qu’ils ne doivent plus longtemps méconnaître le sort que les pouvoirs publics de notre pays entendent sincèrement réserver à ces prétentions jusqu’à présent soigneusement dissimulées aux yeux de nos compatriotes.

Dans l’immédiat, nul ne saurait disposer discrétionnairement des collections publiques de l’Etat, pas même celui qui en préside aujourd’hui les destinées.

Karim Ouchikh


En marge du sommet du G20 de Séoul, le Président de la République a annoncé le retour en Corée de 297 manuscrits coréens conservés par la Bibliothèque nationale de France depuis 1867. Il faut rappeler qu’il existe en Corée d’autres copies de la plupart d’entre eux. Le personnel de la BNF condamne cette décision.
La BnF souhaite que des solutions avec réciprocité ou contrepartie (échange, prêt croisé ou par rotation, prêt par sous-ensembles…) continuent d’être appliquées. « Cette décision prive la Bibliothèque nationale de France d’un ensemble remarquable de documents qu’elle s’est attachée à conserver, restaurer, inventorier, pour les mettre à la disposition des chercheurs comme elle le fait pour les très nombreux fonds étrangers qu’elle a collectés depuis le 16ème siècle, témoignant ainsi de sa grande considération pour le patrimoine des cultures étrangères et de son désir de le mettre au service de tous. »
Ce retour est un prêt  renouvelable tous les cinq ans, cela valant  » restitution de fait, en contradiction avec le droit, qui ne permettra au mieux que des retours épisodiques des œuvres en France et ne manquera pas de conforter, voire de susciter, des revendications de restitution que certains pays présentent de façon toujours plus soutenue aux archives musées et bibliothèques partout dans le monde. »
Parmi les premiers signataires , on compte, Denis Bruckmann, conservateur général, directeur des collections, Thierry Delcourt, conservateur général, directeur du département des Manuscrits, Michel Amandry, conservateur général, directeur du département des Monnaies Médailles et Antiques, Laure Beaumont-Maillet, conservateur général honoraire, ancienne directrice du département des Estampes.
Cette motion est disponible en français et en anglais sur le site jesigne.fr sous le titre « Déclaration personnels BnF sur manuscrits coréens ».

http://www.jesigne.fr/declaration-personnels-bnf-sur-manuscrits-coreens

Historique…

 

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