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Un bien petit royaume en partage…

Discret, il ne fait pas grand bruit. Mais ne pourrait-il pas nous inspirer ? L’île aux Faisans… Il y a peu, les « fors » de Salies-de-Béarn sauvaient le jambon de Bayonne. Et si du petit royaume de l’île au Faisans nous tirions toutes les leçons ? Pour redonner vie et espérance au royaume de France ! Notre ami Karim Ouchikh, saluant le nouveau vice-roi français de cette île riche d’un si grand passé, évoque notre Histoire. Pour « demain » peut-être… ne tient qu’à nous !

Portemont, le 27 octobre 2010

L’île des Faisans et le vice-roi de la République

La France est un pays de traditions qui se plait à perpétuer avec discrétion le témoignage de ses curiosités historiques, y compris à l’égard des plus inattendues d’entre elles. Bien qu’elle s’attache à ne surtout pas l’ébruiter, tant le propos pourrait paraître incongru, la République française s’accommode ainsi parfaitement de la présence d’un vice-roi en exercice dans les rangs de ses représentants institutionnels,  deux cent dix huit ans après la chute de la royauté.

Le capitaine de frégate Thibault Collin -au centre-

En septembre 2009, le capitaine de frégate Thibault Collin s’est vu confié le double commandement de la Marine à Bayonne et de la base navale de l’Adour, prenant ainsi la tête d’une unité de la Marine nationale dont la première installation sur la côte basque remonte au XIXème siècle.

 

Dans le même temps, l’officier de marine a reçu, tradition oblige, le titre  honorifique de vice-roi de l’île des Faisans. Il succède à ces deux fonctions à un illustre prédécesseur, le lieutenant de vaisseau Julien Viaud, qui profita naguère de son affectation au Pays Basque français pour y écrire, sous le nom de plume de Pierre Loti, son célèbre roman « Ramuntcho ».

Julien Viaud

Située à proximité de l’embouchure de la rivière Bidassoa dont les berges caressent à cet endroit la ville espagnole d’Irún et, côté français, celle d’Hendaye, l’île des Faisans délimite, avec ses 6.820 m² de terres jadis inhospitalières, la frontière entre la France et l’Espagne. Cet ilot doit son appellation singulière moins à la présence du volatile qui ne fréquente en rien ses parages, qu’au vieux mot castillan, « faceros », dont la significationétymologique désigne une attitude, celle de l’individu qui conserve la haute main sur la conduite des tractations.

Cette minuscule langue de terre, qui fut autrefois le théâtre d’évènements historiques considérables, ne pouvait mériter, en vérité, dénomination plus inspirée.

*

Le 14 juin 1658, Turenne remporte une victoire décisive sur les troupes espagnoles à la bataille des Dunes, près de Dunkerque. Un an après ce succès militaire franco-anglais, la France et l’Espagne engagent d’âpres négociations.

Placées sous les auspices du cardinal Mazarin pour le royaume de France et du ministre don Luis de Haro pour la couronne d’Espagne, les discussions sont menées plusieurs mois durant sur le sol de l’île des Faisans. Un pavillon de charpente y est construit pour la circonstance, sur la partie centrale de l’îlot, de telle manière que son emplacement respecte symboliquement la limite frontalière des deux belligérants. Son aménagement intérieur ne fut en rien négligé : le peintre Velasquez, maréchal des logis du roi d’Espagne, réalise ainsi la somptueuse décoration de la partie espagnole des lieux.

Ces difficiles tractations aboutirent à la signature, le 7 novembre 1659, du Traité des Pyrénées, qui mit ainsi un terme, sur ce lopin de terre, à vingt quatre années d’hostilités entre les deux puissances. En concluant de la sorte la Guerre de Trente ans, cet accord devait instaurer une paix durable entre les deux royaumes, onze ans après la signature des traités de Westphalie qui consacraient la prééminence de la France en Europe. En vertu des dispositions de ce traité, la France et l’Espagne s’entendaient enfin sur le tracé définitif de leurs frontières respectives : la souveraineté de l’île des Faisans, jusqu’alors revendiquée par les deux puissants voisins, fut partagée entre les deux puissances.

Le mariage à Saint-Jean-de-Luz, le 9 juin 1660, du jeune Louis XIV, alors âgé de 21 ans, avec la fille ainée de Philippe IV, l’infante Marie-Thérèse, scellait ce rapprochement historique.

Le Grand Salon de la Résidence de France à Madrid conserve une belle tapisserie d’après Charles Le Brun, tissée de 1665 à 1668, qui retrace de belle façon cet épisode historique. Elle porte une inscription dans la bordure du bas « Entrevue de Louis XIV, Roi de France et de Navarre, et de Philippe IV, Roi d’Espagne, dans l’île des Faisans, en l’année 1660, pour la ratification de la paix  et pour l’accomplissement du mariage de Sa Majesté très chrétienne avec Marie-Thérèse d’Autriche, infante d’Espagne ».

Tapisserie d’après Charles Le Brun, tissée de 1665 à 1668, qui porte pour inscription dans la bordure du bas : « Entrevue de Louis XIV, Roi de France et de Navarre, et de Philippe IV, Roi d’Espagne, dans l’île des Faisans, en l’année 1660, pour la ratification de la paix et pour l’accomplissement du mariage de Sa Majesté très chrétienne avec Marie-Thérèse d’Autriche, infante d’Espagne ».

Cette œuvre présente les deux souverains placés de part et d’autre de la limite imaginaire des deux royaumes : ils se jurent mutuellement respect de leurs engagements en la présence de l’infante qui s’apprête à rejoindre son époux et, pour la partie française, du cardinal Mazarin, de la duchesse de Noailles, dame d’honneur de la Reine mère, de Turenne, maréchal de Grammont et du prince de Conti.

Le lieu devait par la suite porter tout naturellement le nom d’île de la Conférence, en souvenir heureux de la signature sur le sol de cet îlot du Traité des Pyrénées, mais aussi par suite de l’habitude prise alors d’y régler les litiges maritimes qui se multipliaient entre pêcheurs des deux pays, autant que par celle d’y signer des accords de non agression en temps de guerre.

Dans l‘une de ses célèbres  fables, intitulée « Deux chèvres », Jean de La Fontaine évoque ces évènements de 1659 en se livrant, non sans malice, « à la satire des chicanières querelles de préséances qui, depuis le roi Louis XIV (...) jusqu'aux moindres gentillâtres, en passant par les dames de la Cour, les magistrats et les chanoines, occupaient ardemment tous les ordres de la société française » (Marc Fumaroli, La Fontaine, Fables) :

« Je m’imagine voir, avec Louis le Grand,
Philippe Quatre qui s’avance
Dans l’île de la Conférence
Ainsi s'avançaient pas à pas,
Nez à nez, nos aventurières,
Qui toutes deux étant fort fières,
Vers le milieu du pont ne se voulurent pas
L'une à l'autre céder …»

François 1er à la bataille de Pavie

De la vocation diplomatique singulière de ce territoire, l’Histoire retiendra tout autant que l’île des Faisans s’est illustrée pour avoir pareillement accueilli deux échanges mémorables, le premier en 1526, lorsque François Ier, qui avait été fait prisonnier après la bataille de Pavie, fut échangé contre ses deux fils, alors donnés en otages, puis, en 1615, quand deux fiancées royales, Elisabeth, fille d’Henri IV, promise à Philippe IV et la sœur de ce dernier, Anne d’Autriche, destinée au jeune Louis XIII, y furent accompagnées en prévision de leurs noces par les ambassadeurs des royaumes de France et d’Espagne.

« Certes c'est à l'Espagne à produire des reines
Comme c'est à la France à produire des rois
». Malherbe…

Aux XVIIIème et XIXème siècles, l’histoire de l’île des Faisans sera marquée, encore et toujours, par les innombrables différends frontaliers opposant les pêcheurs français et espagnols qui se disputaient tant et plus, parfois dans le sang, les eaux de la Bidassoa. Située sur un axe militaire stratégique, l’îlot sera de même le théâtre privilégié des conflits qui s’élevèrent régulièrement entre la France et l’Espagne durant la période troublée de l’Empire puis celle de la Restauration.

Dernier fait historique marquant. Le 6 décembre 1904- le 4 ?- au matin, Jean Jaurès, affronte au pistolet Paul Déroulède, à quelques mètres des berges de l’île des Faisans. L’ancien député boulangiste, banni en Espagne, s’était estimé offensé par un article publié par le chef de file des socialistes qui avait pris alors la défense d’Amédée Thalamas, à l’occasion d’une polémique retentissante née de la présentation provocante par ce professeur d’histoire de la vie de Jeanne d’Arc. Les deux protagonistes devaient sortir indemnes de ce duel.

« Le duel qui opposa Jean Jaurès à Paul Déroulède eut lieu le 4 décembre 1904 sur les Joncaux de Hendaye. Le "Petit Journal illustré" y consacra sa "une". On devine, au fond, le pont de Béhobie (librement interprété avec son arche unique), les montagnes et une ferme sur la hauteur. Le texte qui suit est celui (intégralement) paru dans cet hebdomadaire. »

Lire la suite :

http://hendayehistoire.blogs.sudouest.fr/archive/2009/08/04/duel-jean-jaures-et-paul-deroulede-aux-joncaux.html

Depuis la signature du Traité des Pyrénées, la France et d’Espagne exercent sur l’île des Faisans une souveraineté indivise, dans le cadre d’un condominium dont le statut fut juridiquement fixé à la suite du traité des limites, signé à Bayonne entre Napoléon III et Doña Isabel II d’Espagne, le 2 décembre 1856 : «  L’île des Faisans, connue aussi sous le nom d’île de la Conférence, à laquelle se rattachent tant de souvenirs historiques communs aux deux nations, appartiendra par indivis, à la France et à l’Espagne ».

Plus que jamais applicable de nos jours, ce traité fait peser des obligations précises à la charge des deux pays : « Les autorités respectives de la frontière s’entendront pour la répression de tout délit qui serait commis sur le sol de cette île. Les deux gouvernements prendront, d’un commun accord, toutes les mesures qui leur paraîtront convenables pour préserver cette île de la destruction qui la menace, et pour l’exécution, à frais communs, des travaux qu’ils jugeront utiles à sa conservation ou à son embellissement ».

Fait exceptionnel au regard du droit international, qui ne recense pas d’autre exemple dans les relations internationales d’une souveraineté alternée applicable à un même territoire, cet îlot est administré conjointement par la France et l’Espagne qui y exercent un droit de police et de justice, « tour à tour, six mois chacun », depuis la signature, le 27 mars 1901, d’une convention conclue entre les deux pays : ainsi « les Français et les Espagnols, pour les infractions commises par eux dans l’île des Faisans, sont justiciables de leurs tribunaux respectifs » tandis que « les délinquants d’une autre nationalité sont justiciables des tribunaux du pays qui avait le droit de police dans l’île des Faisans lors de l’infraction ».

A la charnière des XIXème et XXème siècles, l’habitude fut prise de conférer le titre honorifique de vice-roi à chacun des deux officiers de marine désignés par les deux puissances riveraines pour les représenter suivant un calendrier immuable : l’ilot est ainsi administré du 1er août au 31 janvier par la Marine Française puis, du 1 février au 31 juillet, par l’Armada Española. Une coutume s’est de la sorte progressivement installée qui, depuis, n’a jamais été abolie.

Pareillement attachés à la préservation et à l’entretien d’un espace naturel qui reste inséparable de leur histoire commune, les deux pays s’acquittent aujourd’hui pleinement de leurs obligations diplomatiques.

En ce domaine, les périls de la nature ont été conjurés avec célérité et efficacité. Assaillie en effet par les flots tumultueux de la rivière Bidassoa qui, peu à peu, en rongeaient les berges, l’île aux Faisans menaçait autrefois de disparaître inexorablement : d’une surface, évaluée en 1620, de 160 mètres de long pour 22,40 mètres de large, la dimension de ce fragile territoire, composé de l’apport séculaire d’alluvions, s’était progressivement réduite pour ne mesurer, en 2009, que 130 mètres de long pour 15 mètres de large.
L’îlot n’a désormais plus rien à craindre des assauts de l’impétueuse rivière : conformément aux engagements pris par les deux pays frontaliers, en exécution du traité des limites, les berges de l’ilot furent consolidées puis empierrées, entre 1861 et 1863, de sorte que le phénomène d’érosion qui la menaçait implacablement fut à cet instant définitivement enrayé.

De façon plus générale, les eaux de la Bidassoa ne sont plus, fort heureusement, le théâtre des affrontements maritimes d’antan : les conflits liés à la délimitation des zones de pêches sont dorénavant régulés par une commission mixte franco-espagnole, chargée de résoudre les litiges qui surviennent sur le cours de la rivière.

*

La préservation heureuse de l’île des Faisans a toutefois son prix à payer. Depuis fort longtemps, son accès est rigoureusement interdit au visiteur qui peut s’en consoler néanmoins en apercevant, des berges de la Bidassoa, la présence d’un monument qui y fut élevé en 1861 pour commémorer la signature du traité des Pyrénées.

Une mention y est gravée qui rappelle fidèlement que les relations alors pacifiées entre la France et l’Espagne sont nées sur le sol de ce minuscule lopin de terre : « En mémoire des conférences de MDCLIX dans lesquelles Louis XIV et Philippe IV par une heureuse alliance mirent fin à une longue guerre entre les deux nations. Napoléon III Empereur des Français et Isabelle II Reine des Espagnes ont rétabli cette île l’an MDCCCLXI ».

En dépit de sa modeste superficie, qui fut relevée déjà par Victor Hugo lors de son  voyage au  Pays Basque en 1843, l’île des Faisans appartient au patrimoine historique indivis de la France comme de l’Espagne. Jusqu’à présent soumis au statut juridique du condominium, au charme si désuet, ce territoire n’a-t-il pas reçu au fond de son insigne postérité le meilleur régime institutionnel qui soit ?

 

Karim Ouchikh
16 octobre 2010


Entrevue de Louis XIV et de Philippe IV dans l'Île des Faisans en 1660.


Dans le Grand Salon de la Résidence de France nous trouvons ces deux tapisseries des Gobelins : L’entrevue de Philippe IV et de Louis XIV dans l’île des Faisans, le 7 juin 1660 et Le mariage du roi, le 9 juin 1660.
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Un traité...

Agenda - Le 7 avril 2010

Allégorie du traité des Pyrénées (7 novembre 1659). Portraits équestres de Louis XIV, suivi d’Anne d’Autriche et de Philippe, duc d’Anjou, accueillis par Minerve, Vénus et Junon qui leur présentent la couronne d’Espagne ; huile sur toile attribuée à Claude Deruet, XVIIe siècle.
Versailles, châteaux de Versailles et de Trianon

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