mardi 21 novembre 2017

Nous contacter


Effectuer
une recherche
sur le site :


Pour recevoir
la Lettre
des Manants du Roi, j'inscris mon
adresse courriel :

 

« Football et langues régionales »...

Une « Europeada » serait-elle  passée inaperçu ? Yvonne Bollmann veille!

Quand le ballon rond cache une « bombe »...

Un grand merci à Yvonne Bollmann pour sa vigilance!

Portemont, le 14 mai 2009

Par Yvonne Bollmann.

Dans le cadre de l'EURO 2008 a eu lieu le premier championnat d'Europe de football pour « les minorités linguistiques et les nations sans Etat » : l'Europeada, qui s'est déroulé du 31 mai au 7 juin 2008. Ce tournoi, considéré par certains comme l'un des « insolites » en marge de la compétition, y a introduit une sorte de détonateur politique.

Le tourisme a bon dos

Le projet, ainsi que l'indique un communiqué de presse de l'Europeada, a vu le jour grâce à un concours d'idées de « Schweiz Tourismus », remporté par l'association « Sedrun Disentis Tourismus » et par l' « Internationales Cultur Forum Disentis ». Le projet a ensuite été « repris avec enthousiasme » par la « Lia Rumantscha », et par la FUEV/UFCE (Föderalistische Union Europäischer Volksgruppen/Union Fédéraliste des Communautés Ethniques Européennes), dont cette « Ligue romanche », l'organe faîtier des associations linguistiques romanches, est l'un des membres titulaires.

Gion Schwarz, le président du comité d'organisation de l'Europeada, a exposé le double objectif du tournoi : « offrir une plate-forme d'expression aux minorités linguistiques d'Europe tout en présentant les attraits touristiques de la Surselva (l'Oberland grison) ». Christoffel Brändli, membre de son comité d'honneur, et président du Conseil des Etats (chambre haute du parlement suisse), en a lui aussi rappelé ces deux aspects : « être les champions d'Europe de l'hospitalité », et souligner « l'importance des minorités linguistiques pour la diversité de l'Europe et de la Suisse » (swissinfo, 16 février 2008).

Un rédacteur du site tsr.ch n'a pas jugé utile de mentionner un quelconque objectif d'ordre touristique, et a indiqué que le projet « a été mis sur pied par l'Union Fédéraliste des Communautés Ethniques Européennes (UFCE) et la Lia Rumantscha, la fédération des rétoromanches » (13 février 2008) ; à tout seigneur tout honneur !

La FUEV/UFCE elle-même se présente comme le principal organisateur du tournoi. Elle n'est pas novice en matière de sport. En collaboration avec la minorité danoise d'Allemagne et la minorité allemande du Danemark, elle organise chaque année depuis 2004, à Flensburg (Schleswig-Holstein), où se trouve son siège, un « marathon des minorités ». Pour la version 2007 de cet European Minority Marathon (YOU!MM), la FUEV/UFCE a obtenu le parrainage du Parlement européen ; son président, Hans-Gert Pöttering, a souligné dans une lettre au comité d'organisation le « rapport particulier » que le Parlement européen entretient avec le « dialogue des cultures » et « la protection des minorités nationales dans des sociétés majoritaires » (newsletter numéro 4, 2007) ; il n'a évidemment que faire de la course à pied.

Dès novembre 2007, Andrea Rassel, le vice-président de la FUEV/UFCE, responsable en son sein d'Europeada, et qui est en même temps directeur de la section « Culture et projets » à la « Lia Rumantscha », a déclaré : « Nous voulons montrer à travers cette manifestation combien l'Europe est diverse, y compris dans le domaine du football (…) Nous nous en servirons pour attirer l'attention sur les minorités européennes. » Un peu plus tard, dans une lettre d'information, la FUEV/UFCE a indiqué qu'elle voulait « utiliser la passion du football en Europe pour sensibiliser à la situation particulière des minorités autochtones, nationales, et des groupes linguistiques en Europe », et que « l'Europeada, le championnat de football des minorités européennes, a été créé à cet effet ». Ici, les « minorités linguistiques » censées en être les acteurs sont devenues des minorités ethniques, dotées d'un territoire et/ou membres d'une nation autre que celle de leur pays. Il n'est pas question ici de tourisme dans les Grisons.

Andrea Rassel a certes affirmé qu'il n'y a pas de « message politique » dans tout cela, même si les équipes en lice ne sont pas « bâillonnées », qu'il s'agit surtout de « bien s'amuser », et de rajeunir l'image de marque des « minorités linguistiques », trop souvent assimilées à des « gens aux cheveux gris qui se lamentent beaucoup dans les congrès » (Agence de presse allemande ddp, 28 mai 2008). Il a néanmoins déclaré à swissinfo : « Le football nous sert de support pour attirer l'attention sur les minorités linguistiques en Europe et pour nous constituer en réseau. » C'est bien de politique qu'il s'agit. La FUEV/UFCE travaille de toute façon sans relâche à l'établissement de l'ordre ethnique en Europe ; le football n'est qu'un moyen parmi d'autres pour l'imposer peu à peu.

Un tournoi politique

En lieu et place d'un processus de qualification, le tirage au sort des 20 équipes qui s'étaient présentées pour participer à l'Europeada s'est déroulé à Zurich en présence d'Andrea Rassel. Il y avait respectivement, dans les cinq groupes de chaque fois quatre équipes, les Gallois de Grande-Bretagne, les Allemands de Pologne, les Rétoromanches de Suisse, les Allemands de Hongrie, les Catalans d'Espagne, les Slovènes d'Italie, les Danois d'Allemagne, les Aroumains de Roumanie, le « Volk » Karatchaï de Russie, les Lemkes de Pologne, les Aroumains de Macédoine, les Sud-Tyroliens d'Italie, les Croates de Serbie, les Roms de Hongrie, les Allemands du Danemark, les Frisons d'Allemagne, les Occitans de France, les Cimbres d'Italie, les Sorabes d'Allemagne, les Croates de Roumanie. Les Aroumains de Macédoine n'ont finalement pu obtenir à temps les visas pour l'espace Schengen et ont annulé leur participation (swissinfo) ; quant aux Lemkes de Pologne et aux Slovènes d'Italie, ils ont dû renoncer pour des raisons financières (ddp).
Ce sont les Sud-Tyroliens (germanophones et ladinophones) qui sont sortis vainqueurs du tournoi, par 1 à 0 contre les Croates de Serbie. Les Roms de Hongrie ont été classés troisièmes, et les Danois d'Allemagne quatrièmes. Si l'Allemagne remportait le championnat d'Europe, elle serait donc doublement vainqueur, à la fois en tant qu'Etat et en tant qu' « ethnie allemande ».
La Frankfurter Allgemeine Zeitung a annoncé ce résultat sous le titre « Champion d'Europe : le Tyrol du Sud » ; l'article se termine par une pirouette pas si anodine que cela, un commentaire ironique du slogan de l'Europeada (« Dans le foot, fini les petits ! ») : « Peut-être que les Sud-Tyroliens vont bientôt réussir aussi à participer au championnat d'Europe des « grands ». Ils pourraient y infliger aux Italiens un Waterloo plus douloureux que tous les attentats à la bombe contre des pylônes électriques » (9 juin 2008). Il y a là, tout bonnement, la vision d'un Tyrol du Sud indépendant, jouant contre le pays dont il est aujourd'hui une composante, avec une allusion au mouvement terroriste des années 1960 qui agissait pour la réunification du Tyrol, c'est-à-dire pour le rattachement du Haut-Adige à l'Autriche ; ces actions, qui ont contribué à obtenir du gouvernement italien l'établissement d'un statut d'autonomie très large dans la région, apparaissent ainsi comme une étape sur le chemin de l'indépendance.
Pour Andrea Rassel, qui était aussi le porte-parole de l'Europeada, cette manifestation a été un grand succès, avec quelque 5 000 spectateurs, et l'expérience va donc se poursuivre en 2010, l'année de la Coupe du monde de football en Afrique du sud, mais en restant de caractère européen ; le Tyrol du sud et la Lusace se sont déjà proposés pour l'accueillir (swissinfo, 10 juin 2008).

La France dans l'engrenage

En mai 2008, Pèire Costa, le président de l'Associacion Occitana de Fotbòl (AOF) a annoncé que « la Seleccion Occitana de Fotbòl participera en Suisse du 31 Mai au 07 Juin prochain à l'Europeada, championnat d'Europe de foot des minorités linguistiques aux côtés de la Catalogne, du Pays de Galles, etc. ». Il a précisé entre autres que l' « association représentant les intérêts des minorités linguistiques d'Europe, l'Union fédéraliste des communautés ethniques européennes (FUEN) est aussi de la partie » (FUEN est le sigle de la FUEV/UFCE en anglais, pour : Federal Union of European Nationalities). Dans ce « tournoi pour la diversité », a-t-il encore écrit, « quelque 500 joueurs et accompagnants sont attendus dans les Grisons pour prétendre à la coupe qui sera mise en jeu par le F.U.E.N (Federal Union of European Nationalities), organisateur du tournoi ». C'est donc en connaissance de cause que l'AOF a participé à l'Europeada.
Son président n'a pas non plus manqué d'évoquer à ce sujet le débat sur les langues régionales à l'Assemblée nationale et au Sénat : « La Sélection occitane de foot, membre de l'Associacion Occitana de Fotbòl créée en 2003, sera présente à ce premier championnat européen pour les minorités linguistiques. L'Europeada est un atout extraordinaire pour la promotion de l'Occitanie, de la langue et la culture occitanes. L'objectif de ce tournoi est de profiter du Championnat d'Europe très officiel de l'UEFA qui se déroulera en Autriche mais aussi en Suisse au début du mois de juin, par la présence de médias internationaux pour mettre sur le devant de la scène la question des langues minoritaires, question abordée le mercredi 7 mai 2008 au parlement français. Cette tribune médiatique ne pouvait échapper aux Occitans. C'est pour cette raison que la Sélection Occitane se déplacera chez les Grisons de Suisse le 31 mai au 07 juin. ». Il n'a pas oublié le nerf de la guerre, et a appelé à un « soutien financier pour la participation de l'Occitanie à l'Europeada » : « Afin de participer dans les meilleures conditions à cet événement, l'A.O.F appelle toutes celles et ceux qui défendent l'Occitanie et sa culture à faire un geste financier. Cette aide indispensable servira à l'hébergement et aux déplacements de la délégation occitane.»
Emboîtant le pas à Pèire Costa, Guilhem Latrubesse, porte parole du « Partit Occitan Pais Tolosan », a rappelé que « l'équipe d'Occitanie a déjà rencontré différentes minorités ou nations sans état ces dernières années (Tchétchénie, Laponie, Monaco ...), mais que « les Fédérations de Football refusent de les voir participer aux différentes compétitions européennes et internationales ».

Guilhem Latrubesse

Le « parti occitan » demande donc « une reconnaissance des équipes émanant de minorités linguistiques et de nations sans Etats », avec l'argument qu' « en 2005, l'Unesco a adopté la convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles », et que « le sport pourrait être un tremplin pour concrétiser ces démarches ». On voit ici à quel point la « diversité culturelle », garantie aussi par la charte européenne des droits fondamentaux, est au service de l'ordre ethnique.

Ce communiqué a été diffusé entre autres sur le site de l'overblog « Régions et Peuples solidaires », animé par « Jeunes de l'UDB » (Union Démocratique Bretonne). Le mouvement R&PS, créé en 1995, « souhaite rendre aux droits de l'Homme leur pleine dimension, intégrant la dimension collective, qui, seule, peut apporter une protection et un approfondissement de la démocratie ». Par sa volonté d'établir des droits collectifs ethno-culturels, ce mouvement est à l'unisson avec la FUEV/UFCE.

Deux poids, deux mesures

Le 1er juin 2008, dans l'émission d'actualité «Tagesthemen», la chaîne de télévision publique allemande ARD a consacré un reportage à l'Europeada. Le ton en était goguenard. La présentatrice a dit pour commencer que les Allemands devaient « croiser les doigts vingt-quatre heures sur vingt-quatre », car il y avait «au moins cinq équipes allemandes» en lice (un total obtenu sans doute par l'addition de l'équipe nationale allemande et des quatre équipes « allemandes » de l'Europeada). L'auteur du reportage a filmé plusieurs joueurs s'exprimant dans leur langue minoritaire, et dit n'y avoir pratiquement rien entendu, sauf pour le Sud-Tyrolien germanophone ; il a également déclaré ne pas savoir qui a gagné les premiers matchs, « ou alors nous ne l'avons pas compris ». Cette expérience de l'incommunicabilité est pourtant ce que la charte européenne des langues institutionnalise. Et si on ne se comprend qu'entre « Allemands », en allemand, pourquoi vouloir qu'en France d'autres langues que le français jouissent d'un statut officiel ?
Dans sa lettre d'informations du 9 juin 2008, sous le titre « La sélection sorabe perd le quart de finale de l'Europeada contre la minorité danoise d'Allemagne », l'Ambassade d'Allemagne en France a consacré quelques lignes à ce football ethnique : « La sélection de football des Sorabes, un groupe slave d'Allemagne, a été éliminée en quart de finale de l'Euro des minorités. Jeudi 5 juin, l'équipe a été battue (1-3) à Trin (Suisse) par la minorité danoise établie en Allemagne. Auparavant, les Sorabes avaient vaincu au cours des éliminatoires les Croates de Roumanie par 4-1 et les Occitans (France) par 2 1, tandis que le match contre les Cimbres (Italie) s'était soldé par un match nul sans but. En demi-finale, les Danois d'Allemagne affronteront la minorité croate de Serbie ».
Pour l'Ambassade d'Allemagne, cette manifestation sportive d'un caractère spécial semble aller de soi ; il est vrai que la République fédérale cofinance la FUEV/UFCE, et que deux des quatre minorités officiellement reconnues sur son territoire sont mentionnées ici : les Danois et les Sorabes. Mais l'Ambassade d'Allemagne a oublié d'indiquer que tout n'est pas rose pour elles dans leur pays. Ainsi, en mars dernier, les représentants des Sorabes se sont retirés du Conseil de la Fondation du peuple sorabe, financée par des fonds publics, après avoir appris que le gouvernement fédéral comptait diminuer sa subvention annuelle de 7,6 millions d'euros de 100 000 euros par an les cinq prochaines années (Frankfurter Allgemeine Zeitung, 28 mars 2008). C'est seulement fin mai 2008 qu'un accord de financement s'est dégagé. Le Bund va maintenir sa subvention annuelle jusqu'en 2012, la Saxe augmentera la sienne de 100 000 euros par an, et celle du Brandebourg restera la même. Mais en quoi une relation de dépendance financière est-elle un sort si enviable ? Quant au parti de la minorité danoise d'Allemagne, le SSW, qui n'est pas soumis à la clause restrictive des 5% pour avoir des élus au Landtag du Schleswig-Holstein, et qui a failli être le faiseur de roi dans ce land lors des élections de février 2005, il s'est vu remis en cause à l'échelle nationale pour ce rôle d'arbitre local, et invité à ne s'occuper que des sujets regardant la minorité danoise.

Une minorité peut jouer au football, pas à la politique : avis aux amateurs !

 

Cliquer sur la carte pour agrandir

 

Transmettre à un ami
Imprimer
Réagir

 

 
© lesmanantsduroi - Tous droits réservés.