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Etre de France, de la Francité… Etre Français ?

Quels chemins parfois tortueux, chemins de « croix », chemins souvent accidentés ont-ils conduit à ce que nous soyons français ? Pour nombre d’entre nous, la « grâce » de l’être nous a évité de nous poser la question… N’est-il pas urgent en nos temps si difficiles de nous la poser ? Pour nous y aider, un remarquable texte de Michel Gourevitch…
A partir de «rossiiskii » et « rousskii »…

Allégorie de la France sous la figure de Minerve (la Sagesse) qui foule aux pieds l'Ignorance et couronne la Vertu guerrière par Sebastiano Ricci, 1718.

De la Russie me direz-vous, du « être russe sans être Russe »… Et si à travers la lecture de ce texte « clair », nous nous penchions sur le « être Français » ?

N’y a-t-il pas urgence ?

Dr Dominique-Anne du Sable, le 22 octobre 2009

« Une assemblée quelconque d'hommes ne peut constituer une nation. Une entreprise de ce genre doit même obtenir une place parmi les actes de folie les plus mémorables » (Joseph de Maistre, Oeuvres complètes, I, Vitte, Lyon, 1884, p. 230.). 

CITOYENNETE, IDENTITE, IDENTIFICATION (1)
Michel GOUREVITCH

On peut être russe sans être Russe. C’est une découverte que font quelquefois avec perplexité ceux qui visitent la Russie, pays dont la langue a deux adjectifs différents pour qualifier ses citoyens : rossiiskii signifie de Russie, appartenant à la Russie, et rousskii, Russe par le sang, descendant de Russes. Rousskii est la langue russe, elle est consubstantielle au peuple, de même que la religion orthodoxe : on ne saurait guère être Russe si l’on est autre chose qu’orthodoxe.
Si l’on n’est pas rousskii, on peut être citoyen du pays, et l’on est rossiiskii, terme qui désigne plutôt les abstractions juridiques : l’Etat, la constitution, le gouvernement sont rossiiskiè (au pluriel), ils régissent tout ce qui habite le territoire. L’identité d’un individu comporte donc deux composantes qui chez nous se confondent, la citoyenneté, grajdanstvo et la nationalité, natsionalnost’. On naît avec celle-ci, on peut acquérir celle-là. On peut changer de pays, on ne change pas de sang. L’identité est chez nous le nom d’une carte facultative. Cette carte est là-bas obligatoire, elle s’appelle pasport (passeport intérieur), on n’oserait descendre dans la rue sans l’avoir dans sa poche, et dès le temps des tsars on disait qu’un homme – le terme est neutre en russe, il l’est aussi en français, n’en déplaise à la langue de bois paritaire – qu’un homme se compose d’un corps, d’une âme et d’un passeport.
Ce document comporte les deux indications. On peut être Ukrainien ou Tartare de nationalité tout en étant rossiiskii. Et si l’on est juif, c’est une nationalité qui figure dans le passeport, ce qui est très différent de la marque d’infamie « Juif », tampon rouge qui stigmatisait certaines de nos cartes d’identité vers 1943.
Il en résulte que dans un même pays se côtoient des citoyens de nationalités irréductiblement diverses, quand bien même ils y sont depuis des siècles. Je me borne à dire que cela ne va pas sans frictions. En ce qui concerne les juifs, il n’y a qu’une différence juridique, mais elle est de taille, c’est qu’il s’agit d’une nationalité qui ne correspond à aucun territoire ex-russe ou ex-soviétique. Staline a bien essayé vers 1930 de créer, en Extrême-Orient, une région juive avec le yiddish pour langue officielle : la volonté politique de changer artificiellement une société finit tôt ou tard par échouer et pour cette région, le Birobidjan, l’échec a été immédiat.
Nationalité et citoyenneté ou «passeport», c’est une distinction familière aux Peco, qui sont les pays d’Europe centrale et orientale. Elle a fait la force et la grandeur de l’Autriche-Hongrie, puis sa faiblesse et sa perte. Le traité de Versailles a fabriqué des fédérations artificielles : le seul nom de la Yougoslavie suffit à en évoquer le sanglant destin ; plus heureuse, la Tchécoslovaquie s’est dissoute par consentement mutuel.
En Europe occidentale même, le particularisme nationaliste est meurtrier jusque dans les nations les plus anciennes et les plus civilisées - Irlande, Pays basque. La Belgique, bien qu’elle échappe au terrorisme, est menacée dans son unité par la haine linguistique. L’Allemagne et l’Italie n’existent que depuis hier. Il n’y a, jusqu’aujourd’hui du moins, qu’un seul Etat unitaire malgré une extrême diversité ethnologique, une vraie nation, parfaite réussite de l’histoire.
Au cours des siècles, les rois de France ont étendu leur domaine, dont la cohésion n’a été menacée que par une seule crise :

Henri IV a mis fin à la guerre de religion, Louis XVI a mis fin à l’exclusion des protestants et l’œuvre des rois capétiens a été achevée par la République, une et indivisible. Jusqu’au début du XXe siècle, la plupart des Français connaissaient mal le français, voire point du tout, parlant des langues très différentes et surtout des patois, ce mot est aujourd’hui proscrit mais c’est ainsi que les «locuteurs» eux-mêmes appelaient leur dialecte non écrit. Il n’empêche qu’ils se considéraient tous comme sujets du roi ou citoyens de la République.

Et surtout, ils n’éprouvaient d’animosité envers aucun de leurs compatriotes à raison de leur origine différente, quand bien même ils n’avaient pas de langage commun. Les Français entre eux, et ils étaient les seuls, ne connaissaient ni degrés de francité ni hiérarchie des origines provinciales. Un Breton en Provence ou l’inverse pouvait faire sourire, mais il n’était perçu ni comme étranger ni comme inférieur.

«Terre d’accueil», la France l’a toujours été. Dès avant l’école de Jules Ferry et sa puissance assimilatrice, les enfants d’immigrés, nés ou arrivés petits dans le pays, étaient sans partage des Français comme les autres. Sans entrer dans le débat entre intégration et assimilation, on peut dire que c’était par un processus spontané d’identification. L’origine des parents, leurs références de civilisation, leur langue, leur religion, le regroupement selon l’origine, tout cela constituait une affaire privée et ceux qui y restaient attachés ne prétendaient pas l’opposer ou l’imposer à la population majoritaire dans laquelle ils se fondaient sans réserve. Voilà ce qui, comblant un déficit démographique déjà ancien, a fait de notre pays une nation à nulle autre comparable.

Aujourd’hui encore, un Français peut moins que tout autre comprendre ce qu’est une nationalité distincte du « passeport ». Mais de puissantes forces centrifuges et fédéralistes tendent à transformer la nation en un territoire où cohabiteraient des «communautés» qui ne brûleraient pas nécessairement d’amour réciproque. Elle n’a déjà plus d’armée et plus de monnaie nationales... Je ne suis pas prophète.

Quel rapport entre ce point de vue à contre-courant et la psychiatrie française ? Eh bien, ceci peut-être. Intégration, assimilation ne sont pas l’affaire du psychiatre. Mais l’identification est de sa compétence : il en reconnaît chez ses patients le rôle, qui est structurant du « nous ».

Et lui-même, psychiatre, s’inclut dans le « nous » qu’implique le titre même de la présente Lettre : cette psychiatrie française qui a été constituée et qui est pratiquée par des gens venus d’un peu partout, c’est nous.

M. G.
Paris

(1) Ce texte reprend en grande partie la livraison d’avril 2002 du Bulletin (intérieur et confidentiel…) de l’Association des amis du musée et du centre historique Sainte-Anne.

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