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Du « théâtre afghan »…

Au travers du « prisme » de Charles Bwele, analyste en « techno stratégie » et cofondateur d’ « alliancegeostrategique.or ». La « chronique d’une défaite organisée » n’a pas échappé à notre ami René Cagnat, « veilleur stratégique » au cœur de l’Asie centrale… En fin connaisseur économe de mots, René Cagnat commente la réflexion de Charles Bwele…

« Article exceptionnel » René Cagnat

Et nous n’avons rien à rajouter…

Portemont, le 21 mars 2010

Afghanistan : chronique d’une défaite organisée

Charles Bwele est « Analyste en techno-stratégie », consultant TI/télécom, designer multimédia [web, PAO, 3D, vidéo].  Cofondateur  et  administrateur  web  d’ « Alliancegeostrategique.org » (AGS),  webzine  de  géopolitique,  de défense et de sécurité.

« A l’échelle d’un parcours personnel, d’un projet immobilier ou d’un conflit, neuf années représentent plus que du long terme. Que s’est-il donc passé durant cette décennie pour que l’OTAN devienne autant obsédé par ce théâtre afghan ? »

Douleurs, colères et révision

Malgré  ses  motivations  ou  ses  prétextes,  malgré  nos  filtres  médiatiques  et  nos  prismes  analytiques (télévision,  presse,  internet,  littérature),  la  guerre  est  la  plus  sale,  la  plus  brutale  et  la  plus  funeste  des  activités humaines.
Officier,  expert  en  stratégie,  homme  politique,  « blogueur »  ou  lecteur  d’AGS,  que  ressentiriez-vous  en apprenant que votre  fils  a  été démembré par un obus ou en reconnaissant le corps carbonisé de votre  fille  ? Sa  vocation  militaire  a  certes  fait  votre  fierté  mais  oseriez-vous  expliquer  et  justifier  sa  mort en  regardant  sa  mère droit dans les yeux ? Ce genre d’expérience - la mort d’un fils/d’une  fille au combat - est de celle qu’on ne peut comprendre qu’en l’ayant soi-même vécue.

Malheureusement,  l’analyse  stratégique  – y  compris  dans  ce  webzine  – élude  grandement  ces  charges émotionnelles.  Pourtant,  celles-ci  dicteront  des  comportements  bien  réels  au  sein  de  l’opinion  qui,  tout  ou  tard, questionnera sévèrement voire furieusement la légitimité de la guerre et reverra de facto (à la baisse ?) sa relation avec les institutions politique et militaire. Nous comprendrons pourquoi.

Guerre, arnaques et trahisons

Par  bien  des  aspects,  la  guerre  d’Afghanistan  ressemble énormément  à  un  jeu  de  poker  menteur  dans  lequel tout est faussé, vicié et piégé d’avance.

L’impossible alternative politique.

Entre  un  narco-état  féodal  et  une  délirante  tyrannie  islamiste  - la  cohabitation  entre  ces  deux  frères ennemis  n’étant  point  envisageable,  l’OTAN  avait  choisi  la  première  option  en  espérant  policer  celle-ci.
Aujourd’hui,  tout  le  monde  s’accorde  sur  un  point  fort  :  sous  ses  airs  de  grand-oncle  bienveillant  et  avisé,  le président  Hamid  Karzai  est  devenu  un  problème  aussi  sérieux  que  les  Talibans,  les  élections  afghanes grossièrement truquées ne font qu’aggraver son cas.

Parallèlement,  ses  adversaires  talibans  ont  vite  (re)découvert  les  vertus  économiques  du  pavot.  Cette lucrative agriculture est-elle conforme aux préceptes de l’Islam ? Dans tous les cas, les marchés transnationaux de la drogue et les milieux « branchés » plus à l’ouest ne s’en plaindront pas.

L’impossible situation tactique.

Frappes  aériennes, moyens militaires  supplémentaires,  redéploiements  stratégiques  tous les  six  mois  ou presque, victoires tactiques. Rien n’y fait : l’insurrection talibane semble chaque jour plus résiliente, plus active et plus  insaisissable.  Paradoxalement,  d’autres  sources  militaires  – européennes,  en  particulier  - décrivent  une situation tactique ayant évoluée depuis peu en légère faveur de la  FIAS. Ces discours  contradictoires  étaient déjà légion depuis 2003. Leur récurrence traduit peut-être des divergences assez marquées dans l’appréhension de la situation  tactique  globale,  tant  au  sein  d’une même coalition  que  d’une même  armée.  Au  final,  qui  croire  dans cette cacophonie ?

Les statistiques sont moins équivoques : de 2005 à 2009, le nombre de soldats OTAN tués et de véhicules détruits,  de  surcroît  par  des  EEI  (engins  explosifs  improvisés)  ne  cesse  d’augmenter. 

Espérons  qu’il  en  soit autrement  en  2010. 

2010

Nouvelle journée noire pour les forces internationales en Afghanistan, qui voient leurs pertes se multiplier ces derniers mois. Six soldats de l'OTAN dont un Britannique ont été tués, lundi 1er mars, jour où l'ISAF (la force de l'OTAN en Afghanistan) avait déjà annoncé quatre de ces six morts. Un soldat britannique a péri dans l'explosion d'une bombe artisanale dans le Sud et un autre militaire de l'OTAN, dont la nationalité n'a pas été révélée, a été tué par un tir de roquette ou de mortier dans l'Est, ont indiqué l'OTAN et Londres mardi. Ces décès portent à 107 le nombre de soldats étrangers tués depuis le début de l'année et marquent une forte accélération du rythme des pertes dans les rangs des forces internationales. Avec 101 soldats tués au cours des deux premiers mois de l'année, l'OTAN avait déjà enregistré des pertes presque cinq fois supérieures en moyenne à celles des deux premiers mois des années précédentes, exception faite de 2009 (49 morts en janvier et février).

Autre  faiblesse  de  l’OTAN  et  non la  moindre  :  ses  modes  opératoires  sont  peu  ou  prou prévisibles ou transparents à ses adversaires.

L’impossible continuum entre le politique et le militaire.

Maints rapports font état de la prégnance de gouvernements-fantômes talibans dans plus de trois quarts des provinces afghanes. Vrai ou faux, il n’est rien d’étonnant à ce que les bavures militaires de l’OTAN, l’illégitimité du gouvernement afghan, la corruption flambante de son administration et les images d’un président entouré de « contractors » occidentaux offrent une écrasante victoire psychologique et politique aux Talibans et à leurs alliés d’Al-Qaïda qui n’en demandaient pas tant.

Dès lors, la fameuse « conquête des coeurs et des esprits » tant prônée par les théoriciens de la contre-insurrection est tuée dans l’oeuf.

Contractors : leur métier, c'est la guerre

Combien sont-ils exactement en Afghanistan ? Les estimations les plus folles atteignent le chiffre de 50 000. Ils sont en tous cas plusieurs milliers. On les appelle les contractors, ce sont les mercenaires des temps modernes. Leur métier, c'est la guerre.
Des professionnels de la guerre en quelques sortes qui ont investi un marché juteux. En 2006, l'ensemble de ces sociétés auraient fait un bénéfice de 100 milliards de dollars. La guerre est décidément un business qui rapporte.
Qui sont ces hommes habillés comme des paramilitaires, caquette de base ball sur la tête, revolver à la ceinture ? Leur profil est souvent similaire : d'anciens militaires, des policiers qui ont quitté le métier, des durs à cuire attirés par l'appât du gain... Reste qu'une certaine opacité entoure ces sociétés. En septembre 2007, en Irak, des gardes de la société Blackwater ont abattu 17 Irakiens, dont plusieurs civils, lors du déplacement d’un convoi de dignitaires américains qui a mal tourné.
Hier, à Kaboul, deux employés de la société DHL ont été abattus par un garde de la société Saladin, filiale de la firme britannique KMS. L'homme, un afghan, a ensuite retourné l'arme contre lui.

http://benoitbringer.blogs.nouvelobs.com/tag/contractors

Les mercenaires-migrateurs ont commencé leur voyage voici quelques mois déjà. Partis d'Irak (ils y sont encore une centaine de mille), ils ont rejoint l'Afghanistan où -selon les observateurs de ces espèces- ils dépassent en nombre le total des armées de la coalition. Un rapport du Congrès de mars 2009, estime que les « contractors » représentent 57% de l'ensemble des forces en Afghanistan.

Des voyageurs, en quantité indéterminée, vraisemblablement perturbés par une frontière floue, se sont égarés dans le Pakistan voisin, sans que celui-ci ait son mot à dire. Deux familles particulières s'y sont installées : Xe (ex-Blackwater, codirigée par Cofer Black, ancien directeur de l'antiterrorisme à Langley) et DynCorp dont le QG est à Falls Church, en Virginie, et le département opérations à Fort Worth, au Texas.

Question à 9 mm : que vaut une supériorité militaire ou une succession de victoires tactiques – pour peu qu’elle  soit  solide  et  durable – sans  ses  pendants  psychologique  et  politique  ?  N’est-ce  pas  précisément  sur  ces terrains que les alliés essuient jour après jour une défaite proprement cuisante?
La situation est d’autant plus difficile pour l’OTAN face à des Talibans qui, à l’inverse, peuvent se passer de victoires  tactiques.  Il  leur  suffit  de  faire  de  temps  à  autre  très  mal aux  troupes  de  l’OTAN  pour  consolider  leur avantage psychologique. D’une certaine façon, leur stratégie s'accommode autant de l’ombre que de la lumière.

L’impossible société afghane.

Malgré  tous  les  efforts  déployées  par  la  FIAS  pour  cerner  autant  que  possible  « le  terrain  humain »,  les subtilités et les frontières invisibles de la société afghane sont encore un langage extraterrestre pour des armées versant dans une culture très technique et très tactique.
Comme  dans  beaucoup  de  régions  pauvres  du monde  (Afrique,  Moyen-Orient,  Asie),  les  attitudes  des individus  et  des  communautés  sont  très  fluctuantes  ou  multiples  car  nécessaires  à la  survie  - physique  comme sociale  – dans  un  environnement  où  les  rivalités  ethniques,  l’économie  parallèle,  la  corruption  et  la  misère économique sont les seules lois. Cette « schizophrénie contrôlée » est aussi le propre des sociétés gangrenées par la  violence à  tout  crin  et  l’extrême  pauvreté.  Pour  l’observateur  extérieur  notamment  occidental,  ces  attitudes changeantes ou multiples sont très souvent interprétées comme de l’hypocrisie, de l’imprévisibilité ou toute autre forme de déloyauté. La projection interculturelle n’est pas encore au programme des formations militaires : il y a trop de nations et de peuples à étudier !
En outre, comment reprocher à un chef de village de revoir ses accointances ou ses alliances alors qu’il doit enterrer les cadavres encore fumants de ses cinquante voisins ? Apparemment, un F-16 ou un « Predator » est passé par là.

L’impossible action des sociétés militaires privées.

Les  « condottieres » en  lunettes  solaires  sont  devenus  les  armées  bis  des  Etats-Unis  et  du  Royaume-Uni.
Toutefois, leur rôle en Afghanistan suscite de plus en plus d’interrogations et de suspicions. Ces sous-traitants de guerre  n’auraient-ils  pas  tendance à  préférer  des  solutions  peu  optimales  (opérations,  sécurité,  logistique,  etc. ) précisément pour raisons d’économie et/ou à  entretenir quelques facteurs locaux de conflits ou d’insécurité afin que leurs clients reconduisent leurs contrats commerciaux ?
L’impossible coordination inter-organisations.
Comment  établir  une  cohérence  stratégique  et  opérationnelle  entre  FIAS,  « Enduring  Freedom »,  Union Européenne,  Nations-Unies  et  agences  liées,  SMP,  ONG  et  seigneurs  locaux  de  guerre  ?  Comment  concilier stabilisation, sécurisation, reconstruction, contre-insurrection et contre-terrorisme ?
Cette  concentration  inédite  d’acteurs  aux  visées  plus  ou  moins  divergentes,  de  surcroît  dans  ce  seul  et même théâtre afghan, nuira longtemps et gravement à toute tentative de « coordinaction » globale, peu importe les silences auto-censeurs des uns et les déclarations d’intention des autres.

L’impossible allié pakistanais.

Entre  la  main  visible  de  ses  services  secrets,  le  soutien  financier  américain, l’instrumentalisation  des Talibans  et/ou  d’Al-Qaïda,  un  contexte  social  et  politique  proprement  explosif  et  la  nécessité de  préserver  des équilibres  ethniques  - notamment  en  faveur  des  Pachtounes  – sur  la  zone  « Af-Pak », le  Pakistan  navigue  entre d’incendiaires  dilemmes cornéliens.  L’OTAN  n’a  plus  qu’à  espérer  que  cette  grenade  dégoupillée  ne  fasse  tout exploser dans la région.

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L’impossible et probable guerre des perceptions.

Celle  qui  se  déroule  dans  les  filigranes  freudiens,  jungiens  et  passablement  « huntingtoniens » des consciences  ou  des  inconsciences  collectives.  L’idée  que  quelques  gaillards  enturbannés  simplement  armés  de mitraillettes,  de  RPG  et  d’EEI  puissent  l’emporter à l’usure  sur  une  coalition  d’armées  « hi-tech » relève  pour  ces dernières  d’une  véritable  humiliation. 

De  quoi  leur  infliger  un  traumatisme  aux  séquelles  durables,  de  quoi galvaniser tous les « petits djihadistes » en sommeil. Et si les graines de guerres hybrides ou irrégulières de par le monde n’attendaient que cette poignée d’engrais afghans pour éclore ?
Tels sont les plus grands numéros de la roulette afghane. Les jeux sont défaits, rien ne va plus !
Surtout,  ne  le  dites  pas  trop  fort.  Protégez  jalousement  votre  carrière  et  votre  crédibilité  en  faisant clairement savoir à votre supérieur hiérarchique, à votre rédacteur-en-chef ou à votre directrice de recherches que
« ça vaut la peine de persévérer en Afghanistan, les choses ne sont pas totalement hors de contrôle, des victoires tactiques ont régulièrement cours et d’immenses opportunités sont encore ouvertes ».
Dans  le  brouillard  grisâtre  de  l’information  de  guerre,  cet  argumentaire  réconfortant  comporte probablement une part de vérité. Cependant, je crains également l’automatisme censeur tacitement consenti par tous.

La complexité, ennemi intime de l’OTAN

Lors de la première guerre du Golfe, les armées américaines et européennes affrontaient une autre armée conventionnelle configurée selon un modèle russe. La doctrine Powell et la stratégie Schwarzkopf firent le reste en deux  temps  trois  mouvements.  Dans  les  Balkans,  l’OTAN  eut  rapidement  le  dessus  face  à  une  armée  serbe  qui, malgré ses tentatives d’hybridation ou de paramilitarisation à sa périphérie, demeurait une force conventionnelle typiquement centre/est-européenne. Dans un cas comme dans l’autre, quelques réadaptations et mises à jour des  doctrines  et  des  stratégies  sédimentées  durant  la  guerre  froide  suffirent  pour  assurer  une  incontestable victoire contre les appareils politiques/militaires irakien et serbe.
En Afghanistan,  l’OTAN  affronte  ce  qui  est  à  la  fois  une  guerre  irrégulière  et  une  crise  complexe permanente à tous les niveaux : géopolitique, stratégique, socioculturel, narcotique, psychologique et religieux.
L’échec  du sommet de  Copenhague  a amplement démontre  l’incapacité  des états  modernes à  gérer  des crises  complexes.  Ceci  est  d’autant  plus  vrai  pour  ces  mêmes  Etats  et  leurs  armées  lorsqu’il  s’agit  d’un  conflit irrégulier  doublé  d’une  crise  complexe  permanente  qui,  dans  le  cas  afghan,  trouve  ses  racines  contemporaines dans les années 60-70.
Forgé dans les certitudes bipolaires de la guerre froide, l’OTAN a développé une extraordinaire science de la  guerre  dans  laquelle  priment  l’approche  linéaire,  les  lignes  d’opération,  l’analyse  séquentielle  et  les  résultats quantifiables.  Sur  le  théâtre  afghan,  les  multiples  dimensions  du  pays  réel  sont  étroitement  imbriquées  ou fusionnées,  et  revêtent  autant  d’importance  que  la  seule  dimension  militaire.  Sans  pour  autant  négliger  ses capacités conventionnelles, l’OTAN doit donc se forger un art croisé de la conduite de guerre et de la gestion de crises. Dès  lors,  pourquoi  ne  pas  muter  en  forces  hybrides  « à  la  schizophrénie  contrôlée,  capables  à  la  fois d’analyser, de ressentir et de pressentir le terrain ? »
Cette transformation cognitive des armées est, à mes yeux, plus à portée d’une Europe riche de diverses cultures, langues et histoires. Ainsi, ses armées seraient mieux adaptées ou mieux adaptables aux exigences non-militaires  des  futures  contre-insurrections  (ou  assimilables)  dans  quasiment  n’importe  quel  coin  du  globe.
Vivement que le Vieux Continent pousse les feux dans cette direction…
Si  la COIN  est  un  début  positif  en  ce  sens,  elle  n’est  encore  qu’au  stade  cosmétique  ou  exosquelettique dans les doctrines de l’OTAN et de ses armées respectives. Je doute qu’il en soit autrement avec les générations actuelles  de  hauts  gradés  certes  expérimentés  mais  dont  les  compétences  désormais  cristallisées  entravent  ou annihilent quelque « esprit révolutionnaire ». Explications.
En effet, malgré leurs incontournables trésors des savoirs accumulés, les professionnels expérimentés de tout  poil  sont  rarement  ceux  qui  produisent  des  concepts  férocement  novateurs.  Ceci  vaut  également  pour  les capitaines d’industrie et pour les scientifiques chevronnés. Einstein n’avait pas été nobellisé pour sa théorie de la relativité,  par  trop  choquante  pour  ses  pairs,  mais  pour  ses  hypothèses  un  peu  plus  coulantes  sur  la  nature
corpusculaire  de  la  lumière.  Par  la  suite,  il  éprouva  d’énormes  difficultés à pleinement  appréhender  la  physique quantique de Bohr, de Feynman, de Heisenberg et consorts.
Ne  blâmons  point  les  hauts  gradés,  les  capitaines  d’industrie  ou  les  scientifiques  chevronnés  pour  cette incapacité : s’éloigner ou rompre de son noyau de compétences pour forger un paradigme révolutionnaire et/ou les sous-ensembles inhérents exige à la fois du travail acharné, une constante remise en question de sa carrière et de soi-même,  une  bonne  dose  de  chance  et,  peut-être,  un  don  auparavant  inexploité.  D’où  l’immense  difficulté à esquisser des solutions claires et percutantes au problème afghan, et ce, malgré la profusion d’excellentes analyses stratégiques qui se boivent plus qu’elles se lisent.

Pour ceux qui ne le savent pas, la fameuse contre-insurrection (COIN) telle qu’on l’entend actuellement n’a rien  d’une  innovation  majeure,  c’est  un  corpus  théorique  d’inspiration  essentiellement  française,  savamment réactualisé et mis en oeuvre sur les théâtres irakien et afghan par d’affables et perspicaces officiers anglo-saxons.

Même  le  Général  Petraeus  (né  en  1956)  reconnaît  que  sa  génération  « a été  formée  pour  détruire  des  chars soviétiques avec nos hélicoptères. Une formation inutile dans la lutte moderne contre le terrorisme ».
Cette COIN suffira-t-elle à braver les entreprises virtuelles agiles que sont les Talibans Af-Pak et leurs alliés d’Al-Qaïda ? Une part de moi en doute sérieusement, l’autre l’espère vivement.
Comme  je  l’avais  déjà  évoqué  dans  le  guide  du  terroriste  urbain,  l’Etat  moderne  et  son  armée conventionnelle  sont  tout  le  contraire  d’une  entreprise  virtuelle  agile  :  des  machines  bureaucratiques  et hiérarchiques  intrinsèquement tatillonnes,  mues  par  des  enchaînements  d’inerties  et  consubstantiellement rétentrices  d’informations.  De  telles  mécaniques  éprouvent  inéluctablement  des  difficultés  herculéennes  voire sisyphiennes  à  combattre  des  entités à  la  fois  nomades,  sédentaires,  redondantes  et  remarquablement coordonnées.

De l’illusion à la cécité

Quand  les  barbares  germaniques  aperçurent  les  légions  romaines  construire  un  pont  fluvial  de  bois  en moins  d’une  semaine, ils  se  réfugièrent  dans  les  montagnes.  Plus  tard, Rome fit  preuve  d’inertie  et  d’inaptitude face  aux  mêmes  barbares  qui  écrasèrent  sa  meilleure  légion  et  sabotèrent  patiemment  son  r€seau  impérial d’aqueducs.  L’Europe  fut  littéralement  hypnotisée  et  assommée  par  la  puissance  et  la  rapidité  du  Blitzkrieg.
Quelques années plus tard, l’Allemagne nazie délaissa sa défense territoriale et ne put rien faire contre les vagues incessantes  de  bombardiers B-17  dans  son  ciel. 

Pire  :  malgré les  avertissements  répétés  de  ses  espions,  elle  fut complètement  insensible  aux  statistiques  astronomiques  de  la  production  militaro-industrielle  américaine.  Que dire de la vaine supériorité tactique et technique de l’US Air Force, de l’US Navy et de l’US Army face à une guérilla vietnamienne nettement plus rusée sur les plans psychologique et politique ?
Autres  temps,  autres  guerres,  autres  circonstances. Gardons-nous  de  tout  déterminisme mais  n’oublions jamais les leçons de l’histoire.
Car vient toujours un moment où un appareil politique et militaire d’abord trop confiant sur ses capacités, s’enferme d’autant plus dans son canevas stratégique sous la pression combinée d’évènements complexes et d’un ennemi  lui  infligeant  une  innovation  ou  une  révolution  stratégique.  Peu  à  peu,  « les  logiciels  politiques  et militaires » se cloîtrent dans leur confort intellectuel puis tournent en boucle sans s’en rendre compte. Dans leur entêtement à poursuivre la guerre, ils deviennent sourds et aveugles aux signaux avertisseurs, se persuadent de la justesse de leurs décisions et actions et s’embourbent en toute splendeur.
Questions à un billet aller/retour Bruxelles-Kaboul : l’OTAN est-elle exempte de tels « bogues » ? Et si les énièmes grandes offensives contre les Talibans n’avaient que très peu ou aucun effet, jusqu’où peut-elle ou doit-elle s’obstiner ?
Au risque très élevé de m’attirer quelques foudres, les guerres me semblent finalement bien plus faciles à  décrypter  ou  à  mener  avec  un  glaive  Intel  et  un  bouclier  Windows.  Ce  qui,  en  toute  sincérité,  n’est  pas nécessairement une bonne chose.

Charles Bwele


Ville anéantie / ville détruite

Charles Bwele nous informe, sur son blog Electrosphère, de la stratégie employée par les Talibans en Afghanistan ces derniers jours face à l'arrivée imminente des soldats de la coalition. "Les Talibans se doutaient que les Marines arriveraient dans ce sanctuaire peuplé essentiellement par des nomades. Plutôt que défendre âprement cette position forte, ils ont en fait une ville-fantôme truffée de mines artisanales" (Charles Bwele, "Afghanistan : une ville-fantôme piégée", Electrosphère, 3 novembre 2009). Son billet postule deux idées importantes dans la prise en compte de la ville dans la guerre : la ville-fantôme et la ville piégée.

On revient là sur l'idée de ville-cible (voir le billet "Typologie du lien ville/guerre" du 24 août 2008). On sait que la ville est devenue un enjeu stratégique majeur tant elle concentre les pouvoirs, les richesses et les forces vives d'une région ou d'un Etat. Pourtant, il n'en reste pas moins que faire la guerre dans la ville n'est jamais recommandé, et que les conseils des stratèges pour éviter d'entrer dans la ville restent des recommandations avisées. Certes, il n'est pas toujours évident d'éviter la ville.

Plusieurs types de stratégies peuvent néanmoins être mises en place : elles dépendent d'un faisceau de facteurs, parmi lesquels la taille de la ville, les moyens matériels et l'éthique des combattants entrent en compte. Si détruire la ville dans sa totalité est aujourd'hui inacceptable pour les Armées intervenant au nom du rétablissement de la paix, l'idée de transformer une ville en no man's land ne reste pas inconcevable pour de nombreux belligérants. La part de l'éthique est donc à prendre en compte dans l'analyse des stratégies et des tactiques déployées dans les villes en guerre.


Il y a donc une différence fondamentale entre une ville anéantie (à l'exemple de cette ville que cite Charles Bwele, en faisant référence à un article du Sunday Times, située dans la région d'Helmand, une des provinces les plus insécurisées de l'Afghanistan) et une ville détruite. Au-delà d'un seul jeu de mots, il s'agit là de souligner des stratégies et des symboliques différentes.

Lire :

Découvrir :

http://electrosphere.blogspot.com/

http://www.alliancegeostrategique.org/

Lire ou relire :

http://www.lesmanantsduroi.com/60_manants/63_Famille-Cagnat.php

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