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Quand tout était dit... en 1975!

Le professeur Jean-François Mattéi nous le rappelle « douloureusement »...
En ce temps là, une simple série de dessins de Jacques Faizant pesait plus que toutes les analyses de salon... « Le glas de l'identité sonne toujours pour nous seuls » Au travers d'une forte évocation de la belle figure de Camus, Jean-François Mattéi nous offre une réponse essentielle à la question: « Comment peut-on être français? »

Et comment ne pas entendre la voix d'Albert Camus

« Mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde »...

Jean-François Mattéi ne manque jamais de les bien nommer, tant dans les questions que dans les réponses...

Portemont, le 16 décembre 2009

Un vietnamien: "Vive le Vietnam!"
traduire par « Valeureux Patriote »
-Un portugais: "Vive le Portugal!"
traduire par « Valeureux Patriote »

-Un cubain: "Vive Cuba!"
traduire par « Valeureux Patriote »

-Un soviétique: "Vive l'URSS!"
traduire par « Valeureux Patriote »

-Un chinois: "Vive la Chine!"
traduire par « Valeureux Patriote »

-Un allemand de l'est: "Vive la RDA!"
traduire par « Valeureux Patriote »

-Un palestinien: "Vive la Palestine!"
traduire par « Valeureux Patriote »

-Un albanais: "Vive l'Albanie!"
traduire par « Valeureux Patriote »

-Un français: "Vive la France!"
traduire par « Vieux con cocardier, chauvin, xénophobe et présumé facho »

Comment peut-on être français ?

Qui se souvient de cette série de dessins de Jacques Faizant en 1975 ? Huit personnages identiques, affublés de leurs vêtements nationaux, levaient fièrement le poing en criant: "Vive le Viêt-Nam !", "Vive le Portugal !", "Vive Cuba !", "Vive l'URSS !", "Vive la Chine !", "Vive la RDA !", "Vive la Palestine !" et "Vive l'Albanie !". La légende de chaque illustration sonnait comme un leitmotiv : "Valeureux patriote !". Une dernière case montrait un français moustachu levant son béret, et disant avec un sourire: "Vive la France !". La légende sonnait cette fois comme un glas: "Vieux con cocardier, chauvin, xénophobe et présumé facho !".

Trente-quatre ans plus tard, rien n'a changé: le glas de l'identité sonne toujours pour nous seuls. Aux yeux du politiquement correct, il est interdit de réfléchir sur l "'identité nationale" comme si l'alliance de ces mots était blessante pour les autres peuples. On sait depuis longtemps, certes, que la notion d'identité est délicate à appliquer aux sociétés. Dans l'ordre anthropologique, comme le disait Lévi-Strauss dans un cours du Collège de France, l'utilisation de l'identité commence par "une critique de cette notion", car la question "qui suis-je ?" est aussi indécise que la question "que sais-je ?". Il reste pourtant que Lévi-Strauss reconnaissait que l'identité est "une sorte de foyer virtuel auquel il nous est  indispensable de nous référer". Ce foyer ne se referme pas sur une identité crispée, il s'ouvre sur une identité sereine lorsque la distinction de notre identité avec celle des autres assure leur reconnaissance mutuelle.

En d'autres termes, c'étaient déjà ceux de Montesquieu, à la question "comment peut-on être français ?", la réponse en miroir est nécessairement "comment peut-on être persan ?".

La mosaïque française s'est formée de diverses formes et de diverses couleurs dont chacune assure l'unité d'un dessin identique. Ce qu'ignorent les contempteurs de l'identité française, c'est que toute société est contrainte d'affirmer son être par opposition à celui d'autrui. C'est moins un processus d'exclusion de l'autre qu'un processus d'inclusion de soi, lequel a besoin de l'altérité de l'autre pour assumer son identité.

Rousseau n'hésitait pas à donner ce conseil aux lecteurs d’Émile: "Défiez-vous de ces cosmopolites qui vont chercher au loin dans leurs livres des devoirs qu'ils dédaignent de remplir autour d'eux. Tel philosophe aime les tartares pour être dispensé d'aimer ses voisins." fausse reconnaissance de l'autre entraîne en effet cette mauvaise haine de soi en laquelle Castoriadis voyait "la forme la plus obscure, la plus sombre, et la plus refoulée de la haine".

Elle n'exalte l'identité d'autrui que pour mieux nier la sienne au détriment de leur reconnaissance réciproque.

La polémique à propos de l'entrée d'Albert Camus au Panthéon est un nouvel avatar de ce déni d'identité. On brandit aussitôt l'épouvantail d'une récupération.

Mais par qui ? Le rédacteur en chef de Combat partageait-il les thèses du Front National ? L'homme de gauche serait-il devenu, parce qu'il préférait la vie de sa mère à la justice du terrorisme, un homme de droite ? D'où viendrait la récupération ? Des européens d'Algérie qu'il n'a pas reniés quand ils l'ont exclu de leurs rangs ?

Ce serait alors exclure, en même temps que Camus, une catégorie de français dont on ne reconnaîtrait pas l'identité.

Le débat sur l'entrée du philosophe dans un temple consacré à tous les dieux, en termes modernes, à l'universel, est révélateur de la méfiance à l'égard de notre identité. Né d'un père d'origine bordelaise et d'une mère d'ascendance espagnole, Camus incarnait, par la générosité de son engagement comme par la fidélité de son enracinement, l'universalité de la culture française. Ce serait une amère ironie de l'histoire que l'auteur de l'Etranger, qui vivait de toutes ses fibres l'étrangeté de l'existence humaine, ne puisse incarner, en reposant au Panthéon, l'identité de la France qui est celle de ses œuvres.

Concluons. Deux amis du journal Pilote ont imaginé le personnage d'Astérix, l'une des figures les plus reconnues de l'identité française si l'on en juge par le nombre de lecteurs qui se sont identifiés à elle. Le dessinateur, Alberto Aleandro Uderzo, est le fils d'une famille d'immigrés italiens, et le scénariste, René Goscinny, le fils d'une famille de juifs polonais émigrés en Argentine, aux Etats-Unis puis en France. Dira-t-on que la culture française ne produit pas d'identité à travers les œuvres que des étrangers ont conçues dans son foyer en assumant son passé gaulois ?

Comment peut-on être français, vous demandez-vous ? En évitant d'être le seul peuple qui, pour exalter l'identité de autres, croit nécessaire de répudier la sienne.

Jean-François Mattéi

http://www5.lefigaro.fr/editos/2009/12/24/01031-20091224ARTFIG00001-comment-peut-on-etre-francais-.php

Découvrir les ouvrages de Jean-François Mattéi

http://www.librairie-gaia.com/CML/MatteiPhi/Mattei.htm

http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Fran%C3%A7ois_Matt%C3%A9i

 

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